F... comme Ferme

Cette maison si chère à mon cœur et située au Droit de Xoulces, sous le Haut du Faing. Le droit dans une vallée vosgienne, c'est le versant exposé au sud, ensoleillé: l'ubac des géographes. C'est là qu'habitent ma grand'mère, un de mes oncles et mes cousins, mon parrain... et c'est là-haut que je grimpe le plus souvent possible quand le calendrier scolaire  le permet.

Le Haut du Faing est un sommet  des Vosges : il culmine à 1003 m et surplombe le village de Cornimont. Aujourd'hui, la forêt du Faing Béret y a repris ses droits, mais dans mon enfance, les ravages de la guerre de 39/45 avaient détruit les sapins et il n'en subsistait que des squelettes d'arbres, une broussaille de framboisiers, des sorbiers et des sureaux, quelques jeunes épicéas... La terrible bataille d'octobre 1944 menée par les tirailleurs marocains pour chasser l'occupant allemand avait rasé presque tout sur cette montagne.

Blotties sous un raidillon, à demi enfouie dans la pente, la ferme  vosgienne typique regarde le sud et domine la vallée de Xoulces. Elle n'est pas la plus élevée en altitude: en file indienne, séparées de la hauteur d'un pré d'herbe grasse, quatre maisons-sœurs se succèdent dans la dernière montée avant la lisière des bois. Chez Grand'mère "du droit",(le droit dans les vallées vosgiennes cela signifie l'adret)  c'est l'avant dernière : la dernière était à ses parents et on l'appelle aujourd'hui "la colo" car un organisme de vacances l'a achetée pour y organiser des séjours d'enfants.

La maison accueillante, est large et basse, placide, sécurisante et fraîche. Elle sent bon le foin frais, avec une légère ambiance de bétail, de fromage et de fumée.

La toiture à double pan de tuiles roses très pâle, à peine incliné, surmonte une ramée de planches de sapin noircies aux intempéries, laissant voir de l'intérieur de larges interstices qui aèrent le volume de stockage du foin qu'on appelle le grenier. C'est l'étage et il est de plein pied côté montagne, vers le nord. Il est accessible de deux manières: au niveau du sol, une première porte de taille normale et, à environ deux mètres de hauteur une double porte, la "bauchée". On y accède, par une  échelle de bois, quand le niveau du foin stocké pour l'hiver ne permet plus d'entrer par la porte du bas.  Au sol du grenier une trappe permet de jeter le foin au rez-de-chaussée dans un petit espace qu'on nomme "le batou" ouvert sur  la crèche devant les vaches. Dans ce grand volume de l'étage, le partie sud est occupée par quatre chambres qu'on appelle "les chambres en haut" où sont répartis les dormeurs souvent nombreux en été.

Vers le sud, la maison regarde, du haut de toutes ses petites fenêtres pourvues d'un double châssis vitré, que protègent des volets, une vallée étroite dont l'envers (ubac) encore très boisée, avec le hameau de Xoulces, ses maisons, son tissage, sa scierie, l'école, le château du patron, le café, l'épicerie qu'on appelle "la copette", la rivière qui dévale allègrement sous les ponts de pierre. La façade ouest de la ferme est couverte de bardeaux gris foncés plus ou moins délabrés. C'est là qu'est l'entrée principale au centre: une porte voûtée.

Côté montagne, à gauche, une petite porte donne directement à "la fontaine". L'eau fraîche y coule en permanence sauf sécheresse. Son bruit égaie sans fin les nuits dans la maison. Elle alimente deux grands bassins de granite toujours pleins d'une eaux limpide et glacée. Le tuyau qui sort du mur s'appelle "la couliche". On peut l'obturer d'un bouchon de bois si on veut vider les bassins. Le trop plein s'écoule en permanence par un petit caniveau et évacue aussi le purin de "l'écurie" qui est juste à côté. Ici, on appelle écurie l'habitation des animaux, même si ce sont le plus souvent des vaches, des moutons et des cochons. Le sol de la fontaine et du couloir d'entrée est fait de grosses dalles de granite aux formes irrégulières. Attention ! ça glisse !... à droite, de l'entrée se trouve la fenêtre de la "chambre devant", ainsi qu'on nomme la chambre ouest du rez-de-chaussée.

Mais, revenons dans l'entrée. Dans l'axe de la porte principale, au fond du couloir, se trouve une pièce aveugle qu'on appelle "le batou". De cette pièce, on accède à la crèche des vaches pour les nourrir. Vers le haut, la trappe qui permet de recevoir le foin entreposé au grenier. A droite, deux portes, l'une accède à l'escalier vers l'étage, l'autre donne sur la pièce principale de la maison, avec la grande cheminée dans laquelle pendent les jambons, la  cuisinière, la table massive, les chaises et les bancs qui peuvent accueillir tout le monde. Ma grand'mère dans son fauteuil qu'elle quitte rarement est la reine de ce lieu.

Les pièces du rez-de-chaussée sont en enfilade. La chambre "devant" puis la cuisine, une troisième pièce qu'on nomme "le poêle" qui bénéficie de la chaleur de la cheminée et où est installé le saloir, la chambre "derrière" au fond de la maison. Il existe enfin une autre pièce borgne, qu'on appelle "la chambre noire", juste au centre de la maison. Un mauvais souvenir, car les enfants punis y passent parfois quelque temps... mais elle présente l'avantage d'être toujours bien chaude en hiver car elle n'est séparée des vaches que par une mince cloison de planches. Notons enfin qu'au poêle, une alcôve abrite le lit de ma grand'mère. C'est sur ce saloir que commence la confection de ce que chacun ici appelle LE fromage: une variété de munster, mais personne n'emploie cette appellation alsacienne.

Dans la cuisine se trouve aussi l'entrée du four à pain, celui-ci formant une excroissance arrondie sur le mur extérieur sud. Il est encore utilisé, mais rarement, car le boulanger de Xoulces fait de très bonnes miches de pain vendues à la Copette.

Retournons à la "fontaine", et entrons à "l'écurie". La ferme de montagne est bâtie dans la pente et sa partie enterrée est consacrée aux animaux. Le premier enclos est le "réduit" ou la "rang" du cochon. Chaque année, un porcelet y est engraissé pour être tué et découpé en hiver. Je n'aime pas beaucoup ce grognon dont la garde est très malaisée. Il a la fâcheuse tendance à courir et refuser de rentrer chez lui quand on lui offre une heure de liberté pour brouter les chardons. Et surtout, il a tenté de me mordre alors que je le brossais: Il n'avait pas apprécié que je cesse, si bien que j'avais dû attendre l'arrivée d'un adulte pour être délivré de cette  tyrannie...

Après le cochon, les vaches alignées sont attachées avec des colliers de bois, les "chenoyes", chacune bien à sa place sous peine de bagarres entre elles, certaines ayant des antipathies réciproques.

Tout au fond, un autre enclos abrite encore les veaux, les chèvres, les moutons, et les clapiers à lapins. Enfin, la porte arrière ouvre sur un poulailler, ouvert chaque matin pour laisser les volatiles se nourrir dans les prés, avant de rentrer sagement chaque soir.

Dormir dans une des chambres "en haut" et y découvrir les premiers numéros de "Tarzan" que mon cousin avait entreposé ici, bercé par le bruit de la "couliche", les grognements des vaches en train de ruminer... un plaisir délicat dont le souvenir caresse ma mémoire malgré les années passées loin de cette vallée, de cette montagne.

F... comme Foin

On va "faire les foins"...autrement dit, la fenaison. C'est le souvenir riche et puissant d'une activité qui transporte un beau jour d'été toute la famille vers l'essart, là-haut. Au petit matin, les faucheurs et les enfants : il faut profiter de la rosée qui maintient ferme les brins d'herbe, la faux rebattue et son fil affuté à la pierre qui accumule les andains, épandus au fur et à mesure au râteau par les enfants pour exposer au soleil le foin frais et vert, et attendre la pause. La belle grenouille rousse qui saute devant le faucheur sera capturée, décapitée, dépouillée en vue d'agrémenter le repas... Le chien gobe la tripaille et attend, la tête penchée qu'on en trouve une autre... A dix heures, les femmes apportent les provisions et, assis en rond sur le replat, ou sur le muret de pierres en boules de granit, on tire du sac la nourriture on sort du ruisseau bien frais les bouteilles de vin, kéfir, café glacé, grenadine:  il en faut pour tous les goûts. On déguste pain, patates cuites, saucisson, fromage, jambon... Mais le soleil fait son œuvre : déjà il faut faner.

Les hommes se reposent et femmes et enfants, à la queue leu leu, râteau en main, retourne le foin qui a séché sur le dessus et reste vert et humide côté sol. Chaque coup de râteau, précis et rythmé soulève et retourne une bonne touffe de foin frais et odorant. Une belle ligne horizontale se dessine, recouverte à mesure par le faneur ou la faneuse qui me suit. L'essart me semble vaste et l'effort sous le soleil fait transpirer. Heureusement, la tête est protégée par le mouchoir à carreaux dont les quatre coins noués ont fait une sorte de béret coloré. Mais la peau rougit et les coups de soleil sont fréquents au début.

Midi nous trouve réunis autour du pique-nique qui va réconforter chacun. "Pièce fumée" de porc ayant passé quelques semaines dans la cheminée au cours de l'hiver, pain complet, munster et saucisses qu'on vient de faire cuire en direct dans la marmite d'eau bouillante. Car les hommes ont fait un feu de troncs de genêts entouré de pierres plates. L'eau qui sourd entre deux rochers juste à côté est fraîche et pure. Les mains en conque, chacun peut en boire et s'en asperger. Elle ne tarit jamais, sauf canicule...

Et puis on fane encore, et la fin d'après-midi vient. La charrette à foin, la "hleute", tirée par le bœuf de race vosgienne, tacheté de noir qui bave sous le joug en marchant lentement, encouragé de la voix par son patron, vient se placer au bas de la pente. Les faneuses et les ramasseurs s'activent. Cette fois, on rassemble le foin en gros boudins horizontaux, les hommes enroulent le boudin, de manière à constituer une énorme brassée (la "brassiée") qui est ensuite déposée sur la hotte en forme d'échelle appelée la "crâtche". Cinq brassées font une belle hotte. La hotte est prise au dos, transportée sur la charrette. Une dizaine de hottes s'accumulent sur la charrette et une perche les tient serrées pour que le trajet ne les fasse pas basculer dans le ravin : partout des pentes raides entourent les essarts et les prés. Le bœuf patiente sous une couverture qui le protège des taons. On lui donne à boire. Enfin, il reprend le chemin de la maison, freiné dans les descentes par des patins actionnés par une petite manivelle située à l'arrière : attention que la charge ne pousse trop fort sur le joug.

Puis, on arrive et le foin est déchargé dans la partie haute de la ferme, entourée d'une paroi de planches : la "ramée". Sur le tas de foin frais, les enfants ouvrent et dispersent le contenu de chaque brassée : "arranger le foin". Ce travail donne chaud, d'autant que le foin fermente et chauffe lui aussi durant les semaines qui suivent sa récolte, au point de faire parfois risquer l'incendie s'il est récolté trop vert.

Le soir vient et tout le monde se retrouve à table, fatigué mais heureux, moulu et satisfait, jusqu'au coucher qui ne tarde pas : le corps endolori aspire au repos et les images de soleil, de pré rasé de frais, de bouteille fraîche et de grenouille grillée accompagnent l'entrée dans un sommeil réparateur.

G... comme Garder les vaches

Premier juillet 1955 : J'ai un peu plus de 9 ans. C'est le début des grandes vacances! Comme chaque été, je fais mon sac à dos et je monte chez "Grand'mère du droit". Le droit dans les vallées vosgiennes cela signifie l'adret : et je gravis ce versant ensoleillé par le sentier familier, saluant au passage les habitants des fermes qui s'échelonnent du bas en haut de la vallée, qui me disent chacun un petit mot de sympathie. Il me faut une petite heure pour arriver là-haut. Midi est déjà passé et je trouve la maisonnée attablée pour le repas. J'embrasse ma grand'mère, mon parrain, puis à l'invitation de mon oncle, je m'assieds à ma place entre mes cousins qui ont 15 et 17 ans, et ma cousine m'apporte une assiette et un couteau. La grande marmite de patates, au milieu de la table, me tend les bras. L'oncle me sert. Avec une bonne tranche de fromage blanc, du munster non affiné, la pomme de terre encore tiède est un régal. Tout en mangeant on écoute, au "poste", le reportage de l'étape du tour de France. Les passions se déchaînent entre les partisans de Louison Bobet et ceux de Fausto Coppi... L'oncle ramène tout le monde sur terre en refermant son couteau. Le  foin sera bientôt bon à rentrer. On n'a guère le temps de s'attarder : l'été bat son plein, tout le monde est très occupé par toutes les tâches qui vont permettre de passer l'hiver.

C'est ici que mon rôle commence : "Aujourd'hui, Hubert ira avec toi". Les enfants ne sont pas inactifs. Ils sont initiés dès leur plus jeune âge à des tâches compatibles avec leurs capacités. Et la surveillance des troupeaux est leur mission naturelle. Il faut profiter au mieux des pâtures communales et des beaux jours.

Aujourd'hui, on "lâche" les vaches jusqu'à la nuit. Parfois c'est en journée seulement. Elles sont libérées de leurs chenoyes (colliers de bois), une à une, dans l'ordre pour qu'elles suivent "Grivelle", la dominante qui porte une cloche. Elles répondent toutes à leur nom, et respectent entre elles une hiérarchie qu'il faut connaître si on veut éviter les incidents. Leur goût pour le sel me donne le pouvoir de les appeler de loin et de les faire accourir quand elles s'éloignent dans une mauvaise direction. A la queue-leu-leu, elles quittent l'écurie, s'arrêtent pour boire à la fontaine, ou encore au charru devant les bassins : deux grands bacs de granit remplis d'eau fraîche, qui se trouvent dans l'entrée de la maison. Puis elles sortent et commencent aussitôt à brouter. Muni du fouet et de l'étrille, couteau et sac de sel en poche, avec mon cousin, nous les poussons vers le sentier qui mène au "parcours" sur le plateau. Ces pâturages communaux sont vastes et permettent à toutes les fermes du massif d'y nourrir librement leurs bêtes en été à condition qu'elles soient gardées, pour qu'elles ne saccagent pas les champs cultivés entourés de murets en moellons de granite, les essarts, également communaux, répartis sur une grande partie du sommet, sous l'étage forestier. Dans ces champs, on produit des pommes de terre: les "patates", du seigle, de l'orge, des betteraves fourragères, des pois, des haricots, mais on y récolte également le foin. Et croyez-moi : faire passer un petit troupeau de vaches affamées à côté de ces friandises sans qu'elles franchissent les murets pour  goûter au fruit défendu n'est pas tâche facile... Et si, profitant d'un moment de distraction, elle sautent le muret et se jettent gloutonnement dans le champ cultivé, depuis leurs maison en contrebas, armé de jumelles, le fermier concerné  sort en criant de loin "...ôôô bambiô !!!" ce qui pourrait se traduire par "Halte aux maraudeurs !"... et alors, gare au vacher qui a laissé faire ça !!!

Arrivées sur le plateau, lentement car elles broutent en chemin, les six vaches se dirigent vers les lieux herbus et frais. Un ou deux autres petits troupeaux sont déjà là et il faut veiller à ce qu'aucune bagarre n'éclatent entre les bêtes qui ont parfois mauvais caractère et qui cherchent toujours à établir une dominance...Elles s'affrontent tête contre tête, cornes emmêlées, cherchant à faire reculer la rivale. Et les coups de fouet ne suffisent pas toujours à les séparer. Or, il faut absolument éviter qu'elles se blessent. Et leurs cornes sont longues et effilées... Prévenir ces chocs est un travail de fine stratégie que nous, les enfants vachers nous maîtrisons bien. Une des tâches dont j'aime m'acquitter, c'est d'étriller chaque bête: rendre leur pelage lisse et soyeux, et leur faire plaisir car elles aprécie ce grattage qui ne perturbe pas leur repas.

La compagnie des autres vachers est très agréable. On joue, on creuse, on bâtit des cabanes, on allume des feux de troncs de genêts. A plusieurs, le travail de surveillance est moins compliqué. Il faut souvent courir pour barrer la route à une bête qui décide d'aller dans un lieu défendu. Et j'ai appris à ne pas craindre de rester bien campé avec le bâton levé devant la vache qui aurait envie de passer : elle n'insiste pas et s'en retourne vers ses congénères. Sauf quand les taons et l'orage les persécute trop, et alors, c'est tout le troupeau qui galope, queues en tire-bouchon et langues pendantes : en ce cas, il ne reste qu'à les suivre et rentrer prématurément, au risque d'une réprimande de l'oncle... si une bête s'éloigne, je peux l'appeler par son nom en lui tendant une poignée de sel : comme elle adore ça, elle vient chercher sa friandise et je dois lui donner en enfonçant ma main dans sa gueule pour l'ouvrir juste au dessus de sa langue. Comme elle n'a pas d'incisives supérieures, il n'y a aucun risque de morsure.

Un jeu de glisse nous passionne plus que tout : les pentes très escarpées et garnies d'herbe lisse forment de belles pistes que l'on emprunte assis sur une branche d'épicéa en guise de luge. Parfois, les cailloux qui parsèment la piste malmènent nos postérieurs, mais rien ne vient gâcher la griserie de la vitesse et les éclats de rire qui fusent lors des chutes spectaculaires. Pas même cet obus de mortier déterré par une glissade et qui, heureusement n'explose pas : on se contente de le déposer en évidence sur un rocher et de le signaler à la maison en rentrant le soir, après l'avoir bien manipulé... angoisse rétrospective.

Au cours des journées passées sur ce plateau, j'ai souvent contemplé longuement le village en contrebas, la statue de la vierge, la gare, l'église, la poste... Mes cousins m'ont nommé chaque détail et m'ont appris à écouter. Le bourdonnement des insectes qui devient musique de fond et indique que la canicule s'installe, le chant de l'alouette, le cri strident de ce qu'on appelle "la buse" qui est en réalité un autour des palombes, capable d'enlever une poule ou même un lapin s'il a des petits à nourrir. C'est la saison des petits. Et la renarde qui sort de cet amas de roches doit en avoir elle aussi. Les chevreuils et les sangliers sont cachés et ne se manifestent que la nuit, ou de grand matin. Le "pinnnn ponnnnnnnn" de la Micheline nous indique qu'il est exactement 5 heures 10. Et nous devons commencer les opérations de repli: chacun à son tour rassemble ses bêtes, et entame le chemin du retour vers sa ferme. Il faut échelonner les troupeaux et prévoir l'arrêt à la source qui va permettre aux vaches de se désaltérer, quand elle n'y sont pas encore allées spontanément.

Parfois, quand la grande chaleur rend trop pénible le séjour diurne sur la pâture, on fait sortir les vaches en fin de journées et une partie de la nuit: excitant et un peu effrayant car nous n'avons pas de torche électrique. Il faut donc plus que jamais connaître par cœur chaque détail des sentiers, chaque buisson, chaque fondrière. Heureusement, les vaches nous rassurent par leur comportement calme et grégaire. Et c'est l'occasion d'allumer des feux de tronc de genêt qui signalent de très loin notre présence tout en nous donnant l'occasion de chanter et de danser ou de bondir au-dessus des flammes pour faire les malins.

Le dernier dimanche d'août marque la fin de cette heureuse période. C'est la fête au village et mon oncle me gratifie de quelques pièces qu'il me remet discrètement en me disant "pour le "wouatché" ce qui signifie vacher. Je le remercie et, mon petit sac sur les épaules, je descend le sentier qui me ramène chez mes parents, à la fois triste de quitter ce paradis et la tête emplie de souvenirs.

L'an prochain, je pourrai assurer seul le service!

H... comme Hauts

L'expression complète, "dans les hauts" désigne de cette manière poétique les sommets et leur abords. De ce petit camarade de classe qui arrive toujours en retard quand la neige est abondante, de cet oncle qui reste dormir à la maison quand sa visite s'est prolongée après la tombée de la nuit, j'entends mes parents dire: "c'est normal ! il reste dans les hauts".

Rester signifie habiter. Si on me demande "Où que tu restes?" maman m'a donné la marche à suivre : si c'est quelqu'un que tu connais bien, tu réponds "à L'envers de Xoulces", mais si c'est un curieux, un "querriou", tu dis "ça vous regarde pas!" ...

En tous cas, dans les hauts, j'aime y aller. J'ai déjà raconté la ferme de grand'mère du droit qui est dans les hauts du droit de Xoulces. J'ai raconté également la cueillette de l'Arnica à "la chaume". Le Grand Ventron est le point culminant de la commune. Mais il y a bien d'autres lieux perchés qui rivalisent de beauté et sont pour moi chargés de souvenirs.

Ainsi, pour nous rendre chez mon autre grand'mère : celle des Bouchaux, à La Bresse, nous avons le choix entre deux itinéraires, tous deux dans les hauts. Normal, les Bouchaux se trouvent dans les hauts de La Bresse. A l'envers pour être plus précis. Nous cheminons donc en premier vers le col du Brabant.

Pas question de suivre la route. Maman connait "les courtes", autrement dit les raccourcis. Ces sentiers étroits, escarpés, se faufilent entre les genêts, les ronces, les fougères, les framboisiers et coupent la route en trois ou quatre endroits. Ainsi un de ces lieux est-il remarquable par une grande brèche dans le talus: c'est une carrière de sable dans laquelle les camions de chantier viennent s'approvisionner. Nous montons avec une lenteur calculée, d'un rythme régulier, en regardant où poser les souliers à lacets de cuirs qui protègent les pieds, mais donnent aussi de belles ampoules. Si c'est la saison, en juillet, les framboises justifient un arrêt qui va durer le temps nécessaire au remplissage d'un pot de camp. Ce récipient en aluminium sert également à transporter du lait ou diverses denrées : les sacs plastiques n'existent pas encore. Le haut du col est une halte obligatoire : une petite prière à la chapelle du brabant, avant de reprendre le sentier des Boucheaux... Si Papa est avec nous, pendant qu'on va prier, il ira boire un canon de rouge chez Miclos : un bistrot, derrière la chapelle, qui accueille les marcheurs et organise des soirées dansantes les samedis soir animés par un accordéoniste.

Le chemin longe les hauts de la Bresse, et les fermes se succèdent. Les prairies sont entourées de murets de moellons en granite. Alentour, les brimbelliers prospèrent. Comme nous avons fait halte pour remplir un pot de camp de framboises en montant le Brabant, si la saison est avancée, en août, nous allons "riffler". La "riffle", c'est le peigne à myrtilles, aujourd'hui heureusement interdit. Le temps de récolter un demi pot-de-camp de brimbelles, juste de quoi faire un "fiavon" : en français contemporain, une tarte aux myrtilles, et l'on arrive chez elle. En contrebas du chemin, nous voyons deux ruines rafistolées, ce qui subsiste des fermes qu'elle possédait et qui ont été incendiées par l'armée allemande comme tout le village de La Bresse en novembre 44. Elle a tout perdu... et s'est trouvée à fuir sur les sentiers en compagnie de ma mère. On dit "évacuer": c'est ainsi qu'officiellement, leur expulsion a été nommée. A leur retour, après la libération, il a fallu rendre à peu près habitable ce qui restait des ruines : deux oncles célibataires ont reconstruit de leurs mains une baraque couverte de tôles qu'ils habitent avec elle. Ils ont encore quelques vaches et cultivent les champs avec précaution : les obus ont tout dévasté et il y a toujours ici et là des mines. Oui, les hauts de La Bresse ont souffert de cette guerre. Et moi, je regarde avec ma mère, le village en bas : elle me désigne l'usine de la Clairie, un tissage dans lequel elle travaillait chaque jour avant la guerre. Et elle nomme chaque maison du droit de la Bresse, notamment celle de son frère aîné Mimile, au Raindé, me montre le col de Grosse Pierre, avec le Château des Fées en m'expliquant qu'on y passe pour aller chez sa sœur à La Cheneau : juste derrière, là-haut... Le Château est en réalité un amas imposant de blocs de granites dont la réputation sulfureuse vient des orages qui semblent ici plus violents qu'ailleurs.

Mais l'heure du retour est venue, et nous allons cette fois prendre par le col de la Vierge, en passant par le Lac des Corbeaux. Ce sont quelques kilomètres dans la forêt, et il ne faudrait pas se laisser surprendre par la nuit. Au lac, on n'a pas le temps de s'arrêter : je dois me contenter de l'admirer et de le voir de plus en plus petit à mesure que le chemin s'élève vers le col. J'aime ces sentiers aux senteurs d'humus, parsemés de pierres et de fougères, serpentant entre les grands sapins, avec de temps à autre un tas de bûches bien rangées en stères et marquées à la peinture rouge. Aux intersections avec la route, des amas de grands troncs écorcés attendent leur évacuation par les GMC : la guerre a laissé dans la région des véhicules américains reconvertis en grumiers que les bûcherons utilisent pour débarder. Après le col, la descente se fait rapidement, au petit galop de nos jambes légères, jusque "chez le garde",  la maison forestière du Mur des Granges.

Ici, en pleine forêt, réside le garde forestier et sa famille. Ce fonctionnaire n'est pas toujours aimé des autres habitants car il contrôle les activités pas toujours légales de ceux qui coupent les bois marqués par lui pour l'abattage. Il vérifie et mesure les lots, verbalise au besoin les contrevenants et les braconniers... Il n'est pas "d'ici" donc est souvent considéré comme étranger, même si, en réalité, comme l'instituteur ou le curé, il vient d'une vallée ou d'un département voisin. Et sa fonction vécue comme répressive n'entraîne pas toujours la sympathie. Pourtant, c'est de lui que Papa reçoit chaque année sa parcelle de "griffage": dans un espace convenu, les arbres tordus, malades, les arbustes gênants sont marqués d'une griffe par le garde. Il faut abattre, couper et nettoyer, et cela donne à celui qui en reçoit la mission, la possibilité de récolter un bois de chauffage presque gratuit : il n'en coûte que le travail. Aller "au bois" est une activité commune à tous les ouvriers du village. Mais il faut être dans les bonnes grâces du garde, et prouver qu'on fait du bon boulot... Et papa est apprécié car il possède à la fois le savoir faire, et le respect : les parcelles qu'il nettoie sont impeccables.

J'ai souvent le plaisir d'aller lui porter son casse-croûte quand il part très tôt le samedi matin : les autres jours, il est à l'usine. Je pars donc avec un sac à dos bien rempli. Je grimpe directement au-dessus de la maison, par le sentier encaissé qui mène jusqu'à "l'onfoigneux". De chaque côté, la forêt odorante et sombre m'enveloppe de sa présence familière et légèrement menaçante. Je me sens bien, vigilant et fier de cheminer seul dans cet environnement dont chaque bruissement signe à mon oreille la présence d'un animal, bien souvent un oiseau, rarement un faon, un renard ou une simple souris... Parfois, je frissonne à l'idée de croiser un sanglier dont les traces de fouissement témoignent la présence dans les clairières... et l'agressivité qu'ils suscitent en venant dévaster les champs de "patates" ne me les rends pas vraiment sympathiques, même si j'ai secrètement le désir d'en voir un de près, enfin pas trop près quand même. En réalité, leur flair et leur oreille fine les fait fuir bien avant d'être surpris. Je coupe successivement la route de l'envers, celle qui rejoint la Croix de Mission, puis "la route du haut". A partir d'ici, je dois me concentrer pour trouver la parcelle : de la route, je regarde au dessus des arbres : une fumée s'élève pas très loin. Je me dirige vers elle, cette fois, directement à travers bois. Et bientôt, j'entends les chocs de la hache, les grincements de scie, le grésillement des branches vertes que papa met directement au feu. Il a déjà empilé un bon stère de bois, et sa schlitte est prête à le descendre jusqu'à la route. Je siffle et il s' interrompt. Je viens m'asseoir près de lui sur une souche. Il roule sa cigarette et l'allume à son vieux briquet fumant, en me regardant déballer ce que j'ai apporté. Saucisse fumée, pain, miche de pain, fromage et œufs durs. On va se régaler. Il sort son couteau suisse et nous attaquons sans parler. Il est du genre silencieux. Pour boire, j'ai apporté sa bouteille de vin rouge. Pas loin d'ici, une source nous fournit l'eau fraîche. Dans un quart en métal dont l'anse est garnie de ficelle tressée, on boit chacun à son tour, lui le vin, et moi un bon quart d'eau légèrement teintée de vin. Petit goût acidulé et frais : ça dégraisse les dents avant le café brûlant et fort du thermos. Pas besoin de sucrer: il l'est déjà. Et je vais pouvoir l'aider en ébranchant à la serpette les branches trop grosses pour être brûlées. A ce régime, les mains deviennent fortes. Mais attention aux genoux !