"Dis Papa Gigi, c'est quoi le théâtre?

DE QUOI S’AGIT-IL?

Osons une comparaison : en chimie, on distingue des corps simples ou éléments et des corps composés de la combinaison des premiers. Sur ce modèle, on peut dire qu'il existe des arts simples: la danse, la musique, la sculpture, la poésie, la rhétorique, et des arts composés qui font appel à la combinaison de plusieurs arts simples: le théâtre est de ceux-là.

Le théâtre est un art composé et complexe dont les multiples formes peuvent se mettre au service de nombreuses motivations, et  répondre à des attentes variées, tant personnelles que collectives: activité artistique et d'éducation. Il touche aussi bien les élites que l'ensemble d'un peuple.

Pour produire un spectacle théâtral, il faut en effet un lieu et des décors: architecture, sculpture sont utile à leur édification. Il faut une histoire à raconter: l'art de l'écrivain y trouve sa place. Il faut des comédiens sachant se concentrer, se déplacer, poser leur voix, et imiter les émotions: mélange de danseurs, d'orateurs, d'acrobates, de guerriers... athlètes et ascètes complets comme le sont les adeptes du no japonais qui pratiquent à la fois le zen et le sabre pour mieux exercer leur art si difficile.

Jouer au théâtre, c’est faire appel à tous les sens, VOIR tout ce qu'on regarde, ECOUTER tout ce qu'on entend, SENTIR tout ce qu'on touche, ce qu'on goûte et ce qu'on flaire. C’est également faire appel à l'EMOTIONNEL: reconnaître, enrichir, reproduire toutes les émotions humaines.

 Le point de vue de l'acteur

 Pas de jeu sans PLAISIR. Pas de jeu sans REGLES.

 Le besoin d'imiter.           

Il va jouer pour satisfaire son besoin et éprouver le plaisir d'imiter. La découverte n'est pas neuve. La poétique d'Aristote souligne cette caractéristique du jeu théâtral. C'est d'abord en racontant, sur le mode de l'épopée, puis en répétant plusieurs fois son histoire, et enfin en y introduisant l'action que le comédien satisfait sa passion et atteint son plaisir. Chacun de nous, enfant a pu éprouver cette joie de l'imitateur mais… pour que la joie soit complète, il faut vraiment "s'y croire", être totalement dedans.

JOUER N'EST PAS MENTIR:

la vérité du geste,la justesse des sentiments sont indispensables.

L'enchantement de la métamorphose             

Mais l'imitation n'est pas seule à gouverner le jeu. Nietzsche y voit également « l'enchantement de la métamorphose ». Quelle joie en effet d'être un autre tout en étant soi. En jouant, je dépasse les limites de la vie courantes, je vis plusieurs vies à la fois.

Les comédiens anglais, tous masculins, qui jouent au 17 ème siècle le songe d'une nuit d'été de Shakespeare peuvent se griser en étant tout à la fois des hommes et des femmes, des princes et des gueux, et même en jouant le théâtre dans le théâtre: la mise en abîme n'est pas neuve comme on le voit. Le comédien n'est pas tout à fait soumis à la dure loi du commun, aux contraintes du temps, à la mort: il peut être plusieurs, il peut faire vivre quelqu'un du passé, il peut mourir chaque jour et renaître à volonté.

JOUER C'EST INTRODUIRE DU JEU, de la distance, un décalage entre soi et un personnage. Jouer, c'est répéter, décaler, différer...

La communication avec le regard du spectateur, avec le public.                        

Un troisième ressort joue chez le comédien: la griserie de faire partager au grand nombre ses émotions. La frémissante sensation de communiquer avec une foule, d'être à la fois l'instrument, et l'interprète d'une œuvre qui fait vibrer des centaines de cœurs en attisant leurs passions: "Bon appétit messieurs! O ministres intègres...". Et mieux encore, le théâtre étant l'art éphémère par excellence, le sentiment de commettre  dans l'instant un acte unique, irremplaçable, sublime ou fatal, l'impression de tout risquer, de tout donner en un seul coup... Et puis d'avoir à recommencer le lendemain...

 

Jouer, c'est REPRESENTER: littéralement remettre au présent. C'est aussi MONTRER, accepter d'être regardé, donc se donner au regard de l'autre, et savoir regarder l'autre, le corps de l'autre avec l'attention bienveillante qui permet de se montrer sans peur.

Le point de vue du spectateur.

Le point de vue du spectateur est également très multiple. Il peut tout aussi bien se distraire, s'instruire, réfléchir ou contempler ce qu'il trouve beau.

L'acteur est POREUX: c'est l'œil du spectateur qui lui prête, qui lui donne un sens. Pour entrer en scène, pour permettre au personnage d'exister, il doit avoir le CORPS VACANT.

Il regarde l'être humain qui se dévoile à ses yeux dans sa nudité symbolique. Il découvre des pans de lui-même qu'il ne connaissait pas: l'emplacement du rideau est comme un miroir sans tain. Le théâtre m'intéresse comme spectateur si je ris et pleure sur un alter ego. L'identification est toujours présente, même si c'est d'un anti-modèle que je me moque ou dont je m'effraie.

Le théâtre : Moi et l’Autre.

En résumé, le théâtre interroge et enrichit le rapport entre MOI et L'AUTRE qui se joue aussi bien dans la réalité des relations qui vont s'établir au sein du groupe, péripéties et aventures, réglées par la liberté fondamentale de chacun de s'impliquer, de dire oui, de dire non, que dans le rapport entre la personne et le personnage : alchimie complexe qui ne peut réussir que si le comédien accepte un voyage intérieur, un risque relationnel avec ses tréfonds, réglé là encore par la possibilité de dire oui ou non à l'effet de miroir que suppose l'interprétation.

A cet égard, il faut noter la similitude de terme: le comédien interprète, et le psychanalyste interprète. Dans les deux cas, la vérité éclate et cet éclat peut aveugler. (Oedipe...)

Quelques injonctions adressées aux apprentis.

 

"Comment donner la belle image qui réconforte l'âme et fait penser de l'Homme qu'il est décidément sinon la plus belle conquête du cheval, mais du moins son égal en allure, je veux bien entendu parler de son maintien, et non de sa vitesse...

Sur scène, principalement, pas seulement, chacun doit se mouvoir avec soin. Du bon usage corporel dépend l'avènement d'un geste gracieux, rare et capiteux. L'art de plier la phalange, hausser le cil ou pencher la joue se prépare, se mérite avec la mobilité attentive du regard, l'assurance mentale et l'audace articulaire.

Regarde encore et toujours et laisse rouler ton ventre libre, sur la coupe du bassin sereinement posé. Sculpte sans répit l'espace de ton œil acéré. Ouvre l'épaule, suspend ta tête au fil vertical qui soutient les formes animées au plafond céleste des nuages sans repos.

Avance au pas du monocycle lisse de la double jambe qui te porte en avant. Plexus chargé et douceur du souffle,  laisse l'air te caresser au dedans, accueille la vague intérieure, transforme l'être en agir.

N'oublie jamais que la voix, c'est le corps qui vole.

Regarde enfin au-dedans, économise chaque mouvement pour mieux l'accomplir totalement.

Du début à la fin. Ne te regarde pas penser. Ne joues pas: fais! "

Articule !

"Articule !" L'injonction lancée s'adresse naturellement à celui qui veut parler aux foules, aux multitudes. A l'acteur sous toutes ses formes. Mais...Articuler, c'est aussi rendre intelligible un message qui, originel, relève du borborygme. Aux sources de tout envoi, le désir. Main tendue vers l'autre dans le but de toucher pour recevoir. Balle qu'on lance: Souchon "Chanter, c'est lancer des balles". Et bien au-delà de l'intention, la fameuse, la bonne, la toute belle intention, il y a ce désir de recevoir un écho. Le contenu du message est presque toujours le même. Il se résumerait assez facilement avec l'image de la menotte du bébé tendue vers le visage de sa mère, ou éventuellement d'un regard qu'on croise, un jour dans la rue. La multitude de sens, l'insondable de ce qui se peut percevoir est contenu dans ce désir de dire et d'entendre, plus vital encore -on le sait aujourd'hui, preuve à l'appui- que la nourriture.

Articuler, c'est mettre un lien souple entre deux segments rigides. C'est donc rendre une sorte de jeu à quelque chose qui était trop raide... Pour cela, absolue nécessité de ne pas se laisser arrêter par le préjugé de ce qu'on a déjà vu, déjà compris. C'est d'abord accepter la surprise et le dérangement. Excusez le dérangement, dit-on... Pourtant, c'est le dérangé qui devrait dire "merci" . Car ce dérangement est organisateur. Il permet à l'objet indigeste de mieux passer dans les méandres d'un entendement imprévu. L'acceptation d'articuler de manière à première vue artificielle est un bon entraînement à la compréhension des langues étrangères, des étrangetés en général. Et la langue d'autrui est toujours un peu étrange. Intelligible: elle le devient par le miracle d'une oreille qui se tend vers un son toujours quelque peu ventriloque.

Articuler le dire, de la fantasmatique de l'auteur à sa plume, du texte du dramaturge à l'oeil inspiré du metteur en scène, de l'injonction du directeur de troupe à la compréhension du comédien, de l'intention de ce dernier à l'accomplissement d'un geste, de son geste à la vision qu'en reçoit le spectateur, il existe une telle épaisseur de malentendus probables qu'il faut d'emblée faire fi de toute adéquation entre l'origine et l'arrivée pour se vouer sans hésitation à la perception transparente de ce qui se montre, à l'écoute enfantine des mots, à l'émotion ineffable des archétypes qui se meuvent.

Articuler, pour celui qui joue, c'est d'abord posséder la technique. Devenir capable de bien délier les sons, les gestes, les regards et les non-dit, jusqu'à la capacité de se mettre entièrement et totalement au service d'un personnage... Que ce personnage soit écrit par un auteur ou improvisé par moi-même: qu'importe ! Si je suis un bon artisan, il va m'échapper et investir mon corps, ma voix, mes mots et mes gestes jusqu'à leur donner un sens que, quelques instants auparavant, je n'imaginais même pas. Et l'aide d'un regard extérieur, d'un technicien du regard comme celui du metteur en scène par exemple, cette aide peut accélérer le processus de "mise au service de", à condition de cultiver l'humilité: dur, dur...                                                                                        

Respire !

Je suis dans la partition: séparé sans retour. Coupé à jamais et fêlé de surcroît. Mon passage de la chaude unité ronde de l’œuf primordial au partiel précaire du « respir » obligatoire m'a fait perdre, comme à tous les petits mammifères, le prolongement pourvoyeur et nourricier, je veux dire le placenta. Cette perte m'a plongé, comme elle plonge tous les humains, qui le plus souvent s'appliquent à l'ignorer, dans l'ère du manque radical et définitif, dans la partition, pour que ma voix soit humaine.

A mon corps défendant, je suis de ce fait voué à la nécessité d'abandonner la toute puissance. Ce qui n'exclut pas qu'on en cultive l'illusion ou les substituts, mais ceux qui s'adonnent à ces compensations se mutilent de grandes joies créatrices. Car la cicatrice ombilicale et son ombre symbolique, la fêlure incomblable me livrent à la quête permanente, recherche du graal, curiosité insatiable, désir de tous les instants de savoir l'inconnaissable, de connaître l'Autre, d'aller se frotter les ailes à quelque flamme...

Un des aspects de cette quête concerne les coups de foudre éprouvé pour telle ou telle personne: ici, j'ignore à chaque fois quel trait, (lettre, mot, note, parole, geste, prénom) quel trait donc me perce de son fer, telle la flèche du facétieux Cupidon, même si je ne suis pas dupe du fait que mon ardeur ne se fonde que sur l'ingénieuse reconstruction inconsciente d'un sentiment de complétude, apport d'un regard de mère, d'un sourire de nourrice, d'un geste qui apporte l'équivalent d'un biberon mental... Transfert à repasser, à dépasser, jusqu'au suivant.

Il est possible, probable, que le rapport entre la voix et la séparation ombilicale soit si fondamental qu'on ne puisse faire usage de sa voix comme instrument que dans l'angoisse très forte, la conscience de courir un risque aussi aigu que le danger mortel qui accompagne la naissance de chacun.

Certains psychanalystes décrivent un stade du respir qui précède le stade oral du nourrisson. Réflexe de survie qui consiste à s'emplir d'air pour survivre, réagir à l'asphyxie consécutive à la coupure du cordon. Ce stade pourrait être un premier brouillon de tous les affects ultérieurs, situant radicalement les émotions humaines de plaisir dans l'entre deux d'un suspens mortel.               

C'est la puissance de la quête qui assure la survie, qui impulse au corps les réactions miraculeuses que la simple biologie n'explique pas encore. Cette puissance peut être modérée, "normale". Alors, le corps se contente de fonctionner. Et l'être tout entier voit son centre de gravité se déplacer vers le biologique. Parfois, la quête devient impérieuse, et fait jaillir des cellules et des molécules un ensemble d'échanges inhabituels, incongrus, inexpliqués -mais pas inexplicables- qui vont transcender la fatigue, vaincre la maladie, procurer le génie ou la force hors du commun.

Enfin il existe probablement un rapport entre la production de la voix et la poésie. Poésie... image en mots de liaisons inouïes. Inouïes parce que non encore reliées à l'entendement. Procurant donc un effet direct sur l'inconscient d'oreille qui gère les effets sonores comme un matériel brut, en prise directe sur les émotions primitives, survie dans un soupir, mort dans l'oubli d'un instant, suspens et assouvissement total suivi de la relance permanente de la nécessité d'avoir encore à recommencer l'inspiration...

Le Souffle et les Sons

 

Doux bourdon qui sourd entre lèvres closes,

Aquarelle de voyelles en modules

et volutes amplifiées ou filées,

Gratte-nuque et souffle-cheveux,

Vertigo vibrato allegro,

opaline ou violine tintinnabulant,

généreuse envolée de nuée...

Ainsi sont certains sons

Durs ou doux, lisses ou purs, aigus,

crissant, primesautiers

ou graves et lourds tambours

de primitif ballant qui nous laisse un peu gourds.

Il est des sons sauvages et il nous faut les visiter

comme on se rend au zoo:

de leur ménagerie je construirai les bruits.

En brusques chapelets quand ils tohubohutent

on ne peut en tirer qu'un paquet d'hétéroclites sensations.

Et parfois la passion, et toujours la patience en font une musique.

Et les sons de ta voix naissent au creux d'un mystère

aussi tendre, aussi rond,

que l'oeuf est modulé comme un o comme l'eau.

J'entends sur un palais se délier la langue.

Le palais, demeure de prince

la langue, véhicule de la pensée.

Des voyelles aux consonnes, mesurons la distance:

celle de la matière aux compagnons qui la sculpte.

S siffle, T tranche, R roule, P pète, K éclate et L lisse.

Des aspérités complexes se dessinent dans l'espace sonore,

me permettant d'y glisser quelque sens.

La richesse du monde d'oreille se complique

en fioritures frisées qui gazouillent autour

d'un nombril de tam-tam.

Corps et Voix

Dans un espace tendu, la voix navigue et plonge

enroule ses volutes et ses rondeurs parfumées.

De sa naissance, le mystère demeure: au creux du désire de dire,

la voix prend corps,

de cri en murmure, de gazouillis en cascades,

elle s'envole peu à peu, musique douce,

pour devenir édifice et lien.

Je la recueille sur une lèvre chaude,

je l'accueille du regard, autant que de l'oreille,

je la bois, je la goûte, je m'en nourris, m'en désaltère.

Je la distille et la concocte,

j'en glisse un filet dans l'azur.

Pour en produire un brin, j'en prépare le souffle

et je lisse de l'air l'ample caresse verte

donnant la résonance

au son du corps.

Colonne épanouie, la voix prend son envol

entraîne les bras, le dos, emplit tout,

puis se fait plume, duvet ou cil,

minuscule et précieux lien, dernier clin d'oeil.

Bouche fermée, tête bourdonnante, membranes tendues

la voix du tambour lancine

et repousse les vernis civilisés.

Vertiges étranges ou menus cliquetis,

la voix chatouille mon cortex

et s'insinue dans les replis d'un égoïsme

d'avance par son charme

vaincu.

La voix ne peut que toucher

là où ça chante.