Souvenirs de mon enfance vosgienne

J'ai rassemblé ici quelques souvenirs, bribes décousues et flashs impressionnistes que la forme d'abécédaire, par son côté arbitraire permet de restituer au plus près de ce qui traverse l'esprit au grès du retour le plus souvent surprenant de bouffées d'un passé qui risque fort d'apparaître confidentiel et saugrenu. Je me dois cependant de le livrer à mes enfants et petits enfants. Ce site internet étant public peut éventuellement rencontrer l'écho sympathique de connaisseurs de ces ambiances révolues mais pleines d'une poésie que j'ai toujours au coeur.

A...comme Arnica

1955. Parmi les souvenirs d'enfance que ma mère m'a laissés, l'arnica est un des plus puissants. Et ce n'est que bien plus tard que j'ai pu mesurer ses extraordinaires talents d'herboriste autodidacte. Les grandes vacances battent leur plein et juillet finissant nous chauffe le dos, les joues et la plante des pieds. Les foins sont rentrés. Ce n'est pas encore le temps des moissons. Maman décide alors que c'est pile le bon moment d'aller faire un tour à la Chaume pour ramasser de l'Arnica. La Chaume, c'est celle qui est proche de notre ferme, le Grand Ventron, qu'on prononce "Vèn'tron". Et nous voilà partis, avec un sac à dos qui contient le pique nique et quelques petits sacs de toile vides pliés en poche. Le sentier serpente dans la forêt...ça monte !

Et on finit par apercevoir la longue ferme en contrebas du chemin, avec son mur couvert en partie de bardeaux, en partie de tôles. Comme c'est l'été, elle est habitée et la femme du chaumiste sert à boire et à manger aux gens de la vallée qui ont fait le déplacement. Omelette au lard, pièce fumée, choucroute, vin, bière, limonade, kéfir, café, lait frais, le tout avec du pain cuit sur place... Mais, ça c'est pour les touristes, nous, avec nos provisions, nous passons notre chemin, vers le sommet, vers "les hauts". La forêt a pris fin, laissant place à une prairie fleurie qui couvre le sommet arrondi. Nous continuons de gravir le sentier pour découvrir les crêtes, leurs immenses vallons parsemés de roches, peuplés de troupeaux. Il y en a d'ailleurs un autour de nous, qui broute tranquillement les herbes parfumées et capiteuses des sommets. Il est maintenant midi passé: il ne faut pas se laisser distraire trop longtemps de notre véritable but. Mais avant tout, nous avons faim et soif. On étale la couverture, et les victuailles; assiettes, couverts, comme à la maison! "maman, je voudrais encore une timbale de grenadine!" La bouteille isotherme a conservé la fraîcheur de la fontaine familiale. Ce repas froid pris à l'ombre d'un sorbier couvert de ses baies rouges, avec la vue magnifique sur la vallée et les sommets environnants a le goût merveilleux d'un évènement inoubliable. Et puis, on remballe tout dans les sacs et on se met à la cueillette.  Maman nous montre une plante en forme de Marguerite jaune, au fort parfum aromatique. Elle nous montre la manière de prendre les capitules par dessous, entre les doigts formant fourchette et de la couper d'un coup sec. "Attention ! c'est poison ! ne mettez pas vos doigts dans la bouche." Nous récoltons tout ce que nous pouvons, remplissant nos sacs. Le retour en fin d'après-midi est rapide et joyeux. On "prend les courtes" : les pentes qu'on avait lentement gravies en suivant les contours de lacets sagement tracés pour amortir les raidillons se laissent maintenant dévaler au galop, à travers fougères et genévriers qui d'ailleurs piquent et griffent les mollets.

De retour à la maison, il faut encore mettre à sécher la récolte. On étale les fleurs sur des claies recouvertes de fin tissu de coton blanc. Une fois séchées, une partie sera conservée dans de petits sacs de toile fermés par une tirette, et suspendus au dessus de l'armoire d'une chambre. Le reste est mis à macérer dans de l'alcool à 90, non dénaturé (on n'en trouve plus) acheté à la pharmacie. L'eau de vie ainsi fabriquée servira à frictionner les hématomes ou les articulations douloureuses. "Tu as une bosse ? Viens je vais te frictionner à l'eau de vie d'Arnica..." Et la douleur s'efface, et le bleu s'atténue. Les voisins et la famille seront content d'en recevoir une bouteille.

L'arnica n'est pas la seule plante que maman récolte avec nous pour en faire des remèdes ou des liqueurs. La gentiane, l'angélique, le serpolet, les fleurs ou les fruits de sureau, le gratte-cul, le plantain, la camomille, pour ne citer que ceux dont je me souviens, parfumaient tout l'hiver nos chambres et devenaient ensuite entre ses mains des potions ou des apéritifs appréciés de tous.

B... comme Bouillotte

1954. J'ai 8 ans. L'hiver vosgien enveloppe le village, recouvre d'une neige épaisse prairies et forêts, emprisonne la rivière sous une glace que les rochers du cours d'eau rendent très accidentée. Le sentier de l'école est dégagé sur une partie, près de la maison, mais dès qu'il atteint le raidillon entre deux rangées d'arbres et entre les murs de pierres délimitant les prés voisins, il faut "faire sa trace", et piétiner la neige poudreuse qui monte jusqu'aux genoux, voire plus haut dans les congères qu'on nomme "hivées" ou "hiveyes" en patois. Une grande pèlerine bleue recouvre le sac de cuir à bretelles que j'ai sur le dos. Je rentre après une journée de classe. Une bonne bataille de boules de neige a un peu trop mouillé mes moufles et mon béret ne m'a pas vraiment protégé la tête: mon souffle pousse devant moi un nuage dense de vapeur: je tousse et je frissonne.

Je tape fortement mes souliers sur le pas de la porte, et j'entre  "au couloir" : c'est ainsi qu'on appelle le corridor qui sépare l'extérieur de la pièce à vivre. En face de l'entrée, il y a une grande porte qui donne sur le "batou", pièce aveugle communiquant avec le grenier, avec l'étable qu'on appelle "écurie" même si elle ne contient aucun cheval. Je retire ma pèlerine et l'accroche au porte-manteau, je quitte mes souliers pour des "chaussons" de grosse laine bleue tricotés par maman. J'entre dans la cuisine. Je fais mes devoirs sur le coin de la table, pendant que maman termine la préparation du repas. Je ne me sens pas très bien. Elle m'entend tousser : "Oh toi, tu vas attraper une bronchite ! Je vais te préparer une bonne tisane et ta bouillotte."

Je n'ai vraiment pas faim et, les joues en feu, je ne fais que tousser. Je bois la tisane brûlante en soufflant dessus, pendant que maman remplit la grande bouillotte ovale en fer: elle tire l'eau bouillante du réservoir de la cuisinière à bois dans un broc en fer émaillé, verse l'eau dans un entonnoir. La bouillotte est ensuite emmitouflée dans son sac molletonné fermé par un lacet de tissu. "Vas te coucher! Et prend ta température!". Elle me donne le thermomètre. Je sors de la cuisine pour gagner ma chambre.

Un escalier bien raide mène aux "chambres-en-haut" ainsi qu'au grenier qui est aussi le fenil, mais on dit seulement le grenier. Il y a trois chambres à l'étage, en enfilade, avec chacune un petite fenêtre à six carreaux, recouverts en cette saison d'une épaisse couche de glace. Dans chacune des chambres, les lits sont garnis d'une grosse couverture piquée en satin rouge d'un côté, jaune de l'autre, avec des motifs savants. Par dessus, ou dessous, selon l'humeur de l'occupant, un gros "plumon" : édredon de plumes brutes provenant des volailles qui ont été dégustées lors des fêtes. Ma chambre est la première.

Je glisse la bouillotte dans le haut du lit avant de me déshabiller en frissonnant et je passe mon pyjama, un caleçon en pilou, un gros pull de laine brute qui gratte par dessus la chemise de coton, un bonnet de laine fine sur ma tête. Vite, je me glisse sous l'édredon et je prends ma température... la bouillotte aux pieds me tient chaud dans le lit glacé. Mon souffle produit sa buée dense. Secrètement, j'espère échapper à l'école demain, même si, le plus souvent j'aime y aller. Maman est montée pour constater mon état. Elle lit le thermomètre avant de le secouer énergiquement, met sa main fraîche sur mon front. "Tu as presque 39 : je vais faire venir le docteur et tu n'iras pas à l'école demain." Pelotonné dans le lit, je tiens la bouillotte près de moi, plein de sensations et de sentiments contrastés. Chaud-froid, douleur-douceur, joie-frustration... demain je resterai dans mon lit avec ma bouillotte pendant que mes sœurs devront se lever et affronter le froid. Et le sommeil me gagne.

C... comme couaroge

L'après-midi va commencer et ce n'est pas un après-midi comme les autres. Premièrement, je suis en vacances, et deuxièmement, nous partons "au couaroge" chez la meilleure amie de maman. Le couaroge, c'est une réunion de femmes, amies et voisines, qui s'invitent à tour de rôle autour d'une boisson et d'un goûter pour partager les nouvelles du village.

La matinée a été bien remplie et du haut de mes 10 ans, j'y prends déjà une part active avec ma mère aux commandes.  D'abord, il a fallu remplir les tâches habituelles, traire et "arranger" la vache (changer sa litière et lui donner son foin), donner "les granulés" aux lapins en vérifiant au passage, d'une main délicate, si la femelle n'a pas encore fait ses petits, préparer et distribuer la pâtée du cochon, mélange de sons et de pommes de terre, jeter les "graines" aux poules : avoine et seigle récoltés sur place, "ramasser" les œufs frais pondus. Il a fallu ensuite préparer le gâteau qu'on va emporter : on ne vient pas les mains vides ! Les œufs, la farine, le sucre, la jatte, le moule en fer, le bon beurre en motte, la levure de bière au fort parfum, parfois le bâton de vanille, sont étalés sur la table de la cuisine. Maman teste de la main le four de la cuisinière qui est de toutes façons bien chaud puisque le feu de bois a été allumé dès potron-minet. La pâte est dosée, mélangée et pétrie dans un saladier, puis versée dans le moule beurré, le gâteau enfourné : et qui va se charger de nettoyer le saladier? Les volontaires ne manquent jamais et leurs doigts, leur langues n'en laissent pas une parcelle sur le récipient, pas plus d'ailleurs que sur la "grosse" cuillère qui a servi au mélange. Parfois, ce sont des "beignets" frits à l'huile qui remplacent le gâteau. Ah, non, ce n'est pas pour manger tout de suite !!! Le ménage accapare la fin de matinée, et puis "on dîne" : eh oui, c'est le terme utilisé chez nous pour désigner le repas de midi.

"Après dîner", nous faisons la vaisselle et c'est le départ. Les gâteaux sont emportés dans un grand panier garni d'un torchon de cuisine à carreaux rouges et blancs. Il faut presqu'une heure pour "monter au droit" : c'est dans une ferme à flanc de montagne qu'habite la femme qui invite "au couaroge" cette fois-ci.

Chez celle qui reçoit, c'est la fête ! ça sent bon le café : il est au chaud, préparé du matin, dans une grande cafetière à bec de cane sur la cuisinière. Les chaises sont prêtes, la table est couverte d'une nappe; on a sorti sur un plateau les verres à pied, les tasses, le sucrier et les liqueurs : estragon, angélique, sureau, gentiane. Pour celles qui préfèrent il y a de la limonade. Les enfants boiront de la grenadine ou de la menthe à l'eau : ce n'est pas tous les jours qu'on va "au couaroge". Et les conversations de ces dames vont bon train, Chacune passe en revue les potins qu'elle a entendu, en rajoute un peu, enjolive et assaisonne... il ne fait pas bon être absente d'une telle réunion car alors c'est justement des absent(e)s qu'on va parler le plus.

Pendant ce temps, nous, les enfants, nous en donnons à cœur-joie : pas d'adulte pour surveiller ! on compte sur les plus grands pour maintenir les activités dans les limites acceptables. On joue "à la cachette" dans toute la maison. C'est aussi le moment de montrer le beaux jouets qui habituellement restent dans leur boîtes, trains électriques, grandes poupées, mécano, jeux de sociétés comme les petits chevaux ou le jeu de l'oie. Fabuleux souvenirs de chaudes parties de plaisirs partagés. Mais déjà, il faut penser au retour : pour êtres rentrés avant la nuit, on doit mettre fin à ces bonnes choses. Les mamans se donnent rendez-vous "au prochain coup" et nous reprenons le sentier. En descente, ça va plus vite, on peut même courir, à condition de bien sauter d'une pierre à l'autre pour ne pas "piquer la bûche"...

Au "souper" du soir, on raconte à papa presque tout ce qu'on a fait !

D... comme Décharger le toit

L'hiver s'est installé et la neige, cette année, tombe en abondance. Depuis une semaine, sans interruption ou presque, de gros flocons bien denses voltigent et obscurcissent l'horizon, assourdissent tous les sons et transforment le paysage. Pour sortir, il faut dégager à la pelle à neige un chemin jusqu'à la "route". Papa se charge de la tâche, fatigante et qu'il faut recommencer chaque fois que la neige tombe à nouveau... Et puis, sur la toiture de la maison qui n'est pas très inclinée, la neige accumulée met en danger la charpente : dans le grenier à foin, on voit les poutres ployant sous ce poids considérable. Il faut décharger le toit! L'expédition est lancée : avec l'aide d'un ou deux voisins, chez qui on ira faire de même dès demain, les hommes appuient un échelle sur le bord du toit, emmitouflés et bottés, ils gravissent le pan recouvert d'une couche blanche  épaisse et heureusement encore molle, jusqu'à la fêtière. Et ils jettent les pelletées de neige sur les côtés. Cela fera des tas qui pourront servir de terrain de jeu pour nous, les enfants qui aiment creuser un igloo ou faire des glissades en sabots sur ces mini collines.

Leur travail terminé, ces messieurs tapent leurs bottes et raclent leur semelles sur l'instrument adéquat installé à côté de l'entrée, puis ils rentrent tout fumants. Dans la maison chauffée par la cuisinière à bois, il fait pratiquement 25 ° dans la pièce à vivre qu'on appelle "le poêle", tandis que les autres pièces sont de plus en plus froides à mesure qu'on s'en éloigne. Ma mère prépare du vin chaud, à la cannelle et clous de girofle, bien sucré. Il y a aussi du café avec "la goutte" -une eau de vie de prunes- pour ceux qui préfèrent. Et on finit la journée par une causette, autour d'une "pièce fumée" -cochonnailles accompagnée de pommes de terre-, suivie, si l'on est samedi, d'une bonne partie de belote qui se prolonge tard dans la nuit.

E...comme Encrier

Dans la cuisine bien chaude de la ferme, mon café au lait terminé, je finis de me préparer pour "descendre" à l'école comme chaque matin sauf les jeudis et dimanches. J'enfile ma blouse grise par dessus le pullover, et je la boutonne sur le côté. Ce lundi, je suis "de service" et ça va durer une semaine. Cette responsabilité importante compte des tâches multiples qu'il faut accomplir en temps et heure pour permettre à toute la classe de fonctionner. Balayer, essuyer le tableau, laver et mouiller l'éponge, changer l'eau, arroser les plantes, allumer le poêle, approvisionner la caisse à bois de grosses bûches entassées sous le préau. Mais heureusement je ne suis pas seul à assurer ces missions. La plus délicate est réservée aux "grands": remplir les encriers. Et aujourd'hui, ce travail est pour moi... J'ai un peu le trac, craignant de faire des taches, car malgré le bec verseur, il faut procéder avec douceur et veiller soigneusement à ne pas déborder, tout en versant une dose suffisante pour la journée. Et je ne tiens pas non plus à revenir à la maison avec les doigts tachés de violet, ou pire encore, avec un vêtement souillé d'encre. Mon cœur bat un  peu trop vite après  le parcours de dix minutes que j'ai effectué en courant, mon cartable à bretelles au dos : la descente escarpée m'est si familière que je sauterais les yeux fermés d'une pierre à l'autre. Après la pente vient le petit pont de pierres qui enjambe ce qu'on appelle "La" rivière. C'est un torrent de montagne, au cours limpide et bleuté, parsemé de moellons, de cascadelles écumantes et dont le bruit me fascine presque autant que le spectacle. Aujourd'hui, je n'ai pas le temps de m'y attarder : les encriers m'attendent!

Je traverse la cour échangeant ici et là un mot avec les copains qui jouent par petits groupes. Je ne suis pas le premier : ceux qui se chargent du chauffage et du nettoyage sont en poste et vaquent en silence à leur tâche. Je pose mon cartable devant ma chaise, puis je vais directement à l'armoire du maître et j'en extrais la bouteille pleine d'encre violette, pourvue d'un bec verseur, et je commence à faire ma tournée, concentré et légèrement inquiet, évitant de répondre aux autres enfants qui m'interpellent. Le chiffon qui fut blanc dans la main gauche qui tient le col de la bouteille est une garantie contre les bavures. Le léger glouglou change de ton quand l'encrier de porcelaine blanche est presque plein. Il faut alors relever prestement le goulot, mais sans brusquerie excessive pour éviter toute projection.

Ma tournée terminée, il reste un détail : le bureau du maître. Il porte deux grands encriers de verre gravé "Waterman", et je remplis celui de droite d'encre violette, avec le même soin que j'en ai apporté à chaque petit encrier. Puis je vais chercher la bouteille d'encre rouge. Je remplis l'encrier de gauche.  Des porte-plume rangés par taille, dans une gouttière  ornent le dessus du bureau, en partie couvert d'un grand buvard rose. Nos cahiers du jour à couverture bleue, étiquetés et empilés ouverts attendent d'être distribués. Jamais je n'oserais, malgré la tentation, y jeter un œil pour connaître ma note... Je range les bouteilles et je sors pour profiter des dernières minutes de jeu avant que les instituteurs des 3 classes cessent de bavarder pour frapper dans les mains, appelant chaque groupe à se ranger en silence devant les portes.