Souvenirs de mon enfance vosgienne

J'ai rassemblé ici quelques souvenirs, bribes décousues et flashs impressionnistes que la forme d'abécédaire, par son côté arbitraire permet de restituer au plus près de ce qui traverse l'esprit au grès du retour le plus souvent surprenant de bouffées d'un passé qui risque fort d'apparaître confidentiel et saugrenu. Je me dois cependant de le livrer à mes enfants et petits enfants. Ce site internet étant public peut éventuellement rencontrer l'écho sympathique de connaisseurs de ces ambiances révolues mais pleines d'une poésie que j'ai toujours au coeur.

A...comme Avant guerre

Mes ancêtres vivaient dans la montagne vosgienne et exerçaient pour la plupart la profession de paysans. C’était plus un état qu’un métier. Sur leurs papiers jaunis, on lit, en cursive ronde avec pleins et déliés, "agriculteur" mais aussi "tisserande" ou encore "sans profession".

Le double berceau de la famille de mon père Paul Mangel dit Paul Nonni et de ma mère Marguerite Arnould dite Marguerite Dôding est situé dans les hauteurs des communes de Cornimont et de La Bresse.

Au début du vingtième siècle, les habitants de ces vallées étaient des paysans, souvent ouvriers textile en même temps. Ils avaient façonné leur montagne en établissant des fermes dispersées, dont le territoire cultivable de 3 à 8 ha était arraché à la forêt. Les prairies et les essarts fauchés à la faux dans les pentes abruptes, parfaitement entretenus et drainés, apportaient le fourrage, vert l'été, le foin en hiver, transporté à dos d'homme dans des toiles de jute carrées de 2 m de côté qu'on appelait des "draps de foin", ou bien dans des hottes en forme d'échelle avec une perche mince et souple qu'on nommait "crâtche". L'aide des bœufs souvent nécessaire pour ce transport était assuré avec l'usage de charrettes adaptées aux petits chemins escarpés et accidentés.

Chaque ferme possédait 5 à 6 vaches laitières parfois un bœuf ou un taureau répartis selon les accords entre fermiers, un ou deux cochons, quelques chèvres ou moutons, et toujours une basse-cour fournissant œufs et viande blanche. Le lait était consommé frais pour une petite part, mais surtout destiné à la fabrication de fromage, activité quotidienne des femmes qui se chargent de le fabriquer, le mouler, l'affiner en cave pour en faire du géromé. Une partie de ces produits est vendue, soit en direct, soit à la coopérative du bourg appelée improprement "le syndicat".

Chiens et chats apportent à chaque ferme leurs menus service de protection et parfois de chasse ou de braconnage. Les cultures vivrières et potagères apportent la nourriture, fraîche durant la belle saison, conservée l'hiver: salade, betteraves, carottes, navet, pois, haricots, groseilles, pommes de terre, seigle, avoine et orge. Les arbres fruitiers qui supportent le climat rude sont les pommiers, pruniers, poiriers parfois greffés par le fermier lui-même car les revues de vulgarisation comme "le Chasseur Français", "Le Messager Boiteux de Strasbourg" apportent des techniques nouvelles. Chaque parcelle est soigneusement fauchée à la main, parcourue de rigoles toujours bien creusée, entourée de murets de moellons de granite. Les fortes pentes nécessitent que la terre arable soit chaque année remontée au sommet du champ, et ce dans des caveaux transportés à bras dans la "brouette porteuse". L'expression consacrée est "reporter la terre".

Les saisons rythment l'activité de manière très nette. A la belle saison, les bêtes sont emmenées aux herbages ouverts en hauteur. Les sommets des ballons sont appelées les chaumes et sont équipées de fermes collectives tenues par un chaumiste qui accueille et exploite tout l'été, pour le compte de leurs propriétaire les troupeaux des fermes de la vallée. Cette forme de transhumance a été interrompue entre 1971 et 1918 par le bouleversement frontalier causé par l'annexion de l'Alsace par l'Allemagne. Touts les chaumes sont devenues allemandes...

Cependant, à Cornimont, le système existe encore avec la Chaume du Grand Ventron qui dessert plutôt les fermes de Ventron et de la vallée du col d'Oderen. La plupart des fermes organisent leur propre système de transhumance à petite échelle. Les zones communales herbeuses de chaque ballon, en altitude, sont appelées "parcours" et toutes les fermes des environs peuvent y mener librement leurs troupeaux. Le plus souvent, un enfant garde les vaches qui viennent y paitre les jours de beau temps l'après midi et  parfois le soir. Les lieux de pâturage des fermes Nonni et Dôding sont respectivement le haut du Faing à Cornimont et la roche des Bouchaux à La Bresse.

La photo en tête de ce texte montre une ferme vosgienne qui ressemble étrangement à la maison de la famille Mangel au droit de Xoulces. Mais elle pourrait tout aussi bien être celles de la famille Arnould des Bouchaux avant 1939.

La ferme est ici vue de la façade ouest. L'entrée voûtée donne sur une pièce qui contient le bassin à gauche. la partie habitée est à droite. Le grenier à foin, ici fermée avec des perches est sur la partie gauche accessible de plein pied par le chemin qui longe la maison. Le bétail est sous le grenier à foin, dans la partie enterrée de la maison.

La montagne vosgienne est boisée et le bûcheronnage fait naturellement partie de l'activité du paysan qui en exploite les ressources d'abord pour se chauffer et fabriquer lui-même les outils et les matériaux de constructions dont il a besoin, ensuite pour en tirer un revenu.

Il utilise un traineau spécial, la schlitte, pour transporter les bûches de petite taille et les bœufs pour débarder les grands troncs qu'il débite à la main.

Le transport des troncs depuis leur lieu de coupe jusqu'au chemin le plus proche s'effectue avec l'aide du débardeur, et de ses bœufs parfaitement dressés pour tirer, courir et stopper au son de la voix.

La scierie prend le relais avec le célèbre "haut-fer" dont le cinéma fit une vedette...

Les bûches sont refendues avec des coins de métal enfoncés à la masse, puis transportées dans une hotte appelée à juste titre "brise-dos".

Parmi les usages du bois, la fabrication de sabots est particulièrement utile : dans la ferme, chaque habitant a sa propre paire de sabots pour passer de la partie sèche aux pièces humides ou souillées de fumier.

Le granite est, lui aussi une ressource abondante et exploitable, tant pour tailler des pierres de construction, des pierres tombales, que des bordures de trottoirs pour les villes qui commencent à se moderniser.

Dans chaque village, on trouve au moins un "graniteur". Le terme désigne celui qui taille la pierre à grande échelle, et non seulement pour lui-même. Ces petites entreprises utilisent l'énergie hydraulique des rivières canalisées et des turbines.

En automne on  récolte les pommes de terre, on tue le cochon et on constitue des réserves pour l'hiver...

En hiver, on profite de la neige pour faire glisser des schlittes attelée, on travaille dans le hangar à réparer, fabriquer les accessoires et outils. Les hommes sont le plus souvent très polyvalents dans leurs savoir-faire.

Les femmes sont d'habiles couturières. Elles lisent les premiers magasines qui diffusent les "patrons" à partir desquels elles peuvent se fabriquer robes et costumes, comme "L'Echo de la Mode". Elles achètent par correspondance, comme les hommes, sur le catalogue de "Manufrance", à la Manufacture d'armes et cycles de Saint Etienne, des machines à coudre Singer qui sont présentes dans toutes les fermes.

Enfin, presque tous, hommes ou femmes vont compléter les revenus de la famille en allant "à l'usine": chaque localité des vallées vosgienne est équipée d'une petite entreprise textile, filature, tissage de coton. Les salaires apportent aux familles les liquidités nécessaires aux achats que l'activité agricole ne permet pas d'assurer. Parfois, c'est dans la ferme elle-même que sont installés les métiers à tisser. L'usine est visible de loin car elle fonctionne grâce à une chaudière à vapeur dont la haute cheminée de briques rouges devient un repère dans le paysage. L'eau des rivières est canalisée pour alimenter les machines.

Filatures et tissages apportent un revenu d'appoint pour les familles qui comptent sur la force de travail des enfants dès 13 ans pour apporter un peu d'argent et équiper la ferme, acheter ces produits manufacturés qui commencent à faire rêver la jeunesse des années 20 et 30. La filature fabrique des mèches de coton de plus en plus fines pour finir par des fils qui seront ensuite enroulés sur des bobines. Ces bobines alimentent les métiers à tisser d'abord manuels puis mécanisés.

 

  

 

A...comme Arnica

1955. Parmi les souvenirs d'enfance que ma mère m'a laissés, l'arnica est un des plus puissants. Et ce n'est que bien plus tard que j'ai pu mesurer ses extraordinaires talents d'herboriste autodidacte. Les grandes vacances battent leur plein et juillet finissant nous chauffe le dos, les joues et la plante des pieds. Les foins sont rentrés. Ce n'est pas encore le temps des moissons. Maman décide alors que c'est pile le bon moment d'aller faire un tour à la Chaume pour ramasser de l'Arnica. La Chaume, c'est celle qui est proche de notre ferme, le Grand Ventron, qu'on prononce "Vèn'tron". Et nous voilà partis, avec un sac à dos qui contient le pique nique et quelques petits sacs de toile vides pliés en poche. Le sentier serpente dans la forêt...ça monte !

Et on finit par apercevoir la longue ferme en contrebas du chemin, avec son mur couvert en partie de bardeaux, en partie de tôles. Comme c'est l'été, elle est habitée et la femme du chaumiste sert à boire et à manger aux gens de la vallée qui ont fait le déplacement. Omelette au lard, pièce fumée, choucroute, vin, bière, limonade, kéfir, café, lait frais, le tout avec du pain cuit sur place... Mais, ça c'est pour les touristes, nous, avec nos provisions, nous passons notre chemin, vers le sommet, vers "les hauts". La forêt a pris fin, laissant place à une prairie fleurie qui couvre le sommet arrondi. Nous continuons de gravir le sentier pour découvrir les crêtes, leurs immenses vallons parsemés de roches, peuplés de troupeaux. Il y en a d'ailleurs un autour de nous, qui broute tranquillement les herbes parfumées et capiteuses des sommets. Il est maintenant midi passé: il ne faut pas se laisser distraire trop longtemps de notre véritable but. Mais avant tout, nous avons faim et soif. On étale la couverture, et les victuailles; assiettes, couverts, comme à la maison! "maman, je voudrais encore une timbale de grenadine!" La bouteille isotherme a conservé la fraîcheur de la fontaine familiale. Ce repas froid pris à l'ombre d'un sorbier couvert de ses baies rouges, avec la vue magnifique sur la vallée et les sommets environnants a le goût merveilleux d'un évènement inoubliable. Et puis, on remballe tout dans les sacs et on se met à la cueillette.  Maman nous montre une plante en forme de Marguerite jaune, au fort parfum aromatique. Elle nous montre la manière de prendre les capitules par dessous, entre les doigts formant fourchette et de la couper d'un coup sec. "Attention ! c'est poison ! ne mettez pas vos doigts dans la bouche." Nous récoltons tout ce que nous pouvons, remplissant nos sacs. Le retour en fin d'après-midi est rapide et joyeux. On "prend les courtes" : les pentes qu'on avait lentement gravies en suivant les contours de lacets sagement tracés pour amortir les raidillons se laissent maintenant dévaler au galop, à travers fougères et genévriers qui d'ailleurs piquent et griffent les mollets.

De retour à la maison, il faut encore mettre à sécher la récolte. On étale les fleurs sur des claies recouvertes de fin tissu de coton blanc. Une fois séchées, une partie sera conservée dans de petits sacs de toile fermés par une tirette, et suspendus au dessus de l'armoire d'une chambre. Le reste est mis à macérer dans de l'alcool à 90, non dénaturé (on n'en trouve plus) acheté à la pharmacie. L'eau de vie ainsi fabriquée servira à frictionner les hématomes ou les articulations douloureuses. "Tu as une bosse ? Viens je vais te frictionner à l'eau de vie d'Arnica..." Et la douleur s'efface, et le bleu s'atténue. Les voisins et la famille seront content d'en recevoir une bouteille.

L'arnica n'est pas la seule plante que maman récolte avec nous pour en faire des remèdes ou des liqueurs. La gentiane, l'angélique, le serpolet, les fleurs ou les fruits de sureau, le gratte-cul, le plantain, la camomille, pour ne citer que ceux dont je me souviens, parfumaient tout l'hiver nos chambres et devenaient ensuite entre ses mains des potions ou des apéritifs appréciés de tous.

B... comme Bouillotte

1954. J'ai 8 ans. L'hiver vosgien enveloppe le village, recouvre d'une neige épaisse prairies et forêts, emprisonne la rivière sous une glace que les rochers du cours d'eau rendent très accidentée. Le sentier de l'école est dégagé sur une partie, près de la maison, mais dès qu'il atteint le raidillon entre deux rangées d'arbres et entre les murs de pierres délimitant les prés voisins, il faut "faire sa trace", et piétiner la neige poudreuse qui monte jusqu'aux genoux, voire plus haut dans les congères qu'on nomme "hivées" ou "hiveyes" en patois. Une grande pèlerine bleue recouvre le sac de cuir à bretelles que j'ai sur le dos. Je rentre après une journée de classe. Une bonne bataille de boules de neige a un peu trop mouillé mes moufles et mon béret ne m'a pas vraiment protégé la tête: mon souffle pousse devant moi un nuage dense de vapeur: je tousse et je frissonne.

Je tape fortement mes souliers sur le pas de la porte, et j'entre  "au couloir" : c'est ainsi qu'on appelle le corridor qui sépare l'extérieur de la pièce à vivre. En face de l'entrée, il y a une grande porte qui donne sur le "batou", pièce aveugle communiquant avec le grenier, avec l'étable qu'on appelle "écurie" même si elle ne contient aucun cheval. Je retire ma pèlerine et l'accroche au porte-manteau, je quitte mes souliers pour des "chaussons" de grosse laine bleue tricotés par maman. J'entre dans la cuisine. Je fais mes devoirs sur le coin de la table, pendant que maman termine la préparation du repas. Je ne me sens pas très bien. Elle m'entend tousser : "Oh toi, tu vas attraper une bronchite ! Je vais te préparer une bonne tisane et ta bouillotte."

Je n'ai vraiment pas faim et, les joues en feu, je ne fais que tousser. Je bois la tisane brûlante en soufflant dessus, pendant que maman remplit la grande bouillotte ovale en fer: elle tire l'eau bouillante du réservoir de la cuisinière à bois dans un broc en fer émaillé, verse l'eau dans un entonnoir. La bouillotte est ensuite emmitouflée dans son sac molletonné fermé par un lacet de tissu. "Vas te coucher! Et prend ta température!". Elle me donne le thermomètre. Je sors de la cuisine pour gagner ma chambre.

Un escalier bien raide mène aux "chambres-en-haut" ainsi qu'au grenier qui est aussi le fenil, mais on dit seulement le grenier. Il y a trois chambres à l'étage, en enfilade, avec chacune un petite fenêtre à six carreaux, recouverts en cette saison d'une épaisse couche de glace. Dans chacune des chambres, les lits sont garnis d'une grosse couverture piquée en satin rouge d'un côté, jaune de l'autre, avec des motifs savants. Par dessus, ou dessous, selon l'humeur de l'occupant, un gros "plumon" : édredon de plumes brutes provenant des volailles qui ont été dégustées lors des fêtes. Ma chambre est la première.

Je glisse la bouillotte dans le haut du lit avant de me déshabiller en frissonnant et je passe mon pyjama, un caleçon en pilou, un gros pull de laine brute qui gratte par dessus la chemise de coton, un bonnet de laine fine sur ma tête. Vite, je me glisse sous l'édredon et je prends ma température... la bouillotte aux pieds me tient chaud dans le lit glacé. Mon souffle produit sa buée dense. Secrètement, j'espère échapper à l'école demain, même si, le plus souvent j'aime y aller. Maman est montée pour constater mon état. Elle lit le thermomètre avant de le secouer énergiquement, met sa main fraîche sur mon front. "Tu as presque 39 : je vais faire venir le docteur et tu n'iras pas à l'école demain." Pelotonné dans le lit, je tiens la bouillotte près de moi, plein de sensations et de sentiments contrastés. Chaud-froid, douleur-douceur, joie-frustration... demain je resterai dans mon lit avec ma bouillotte pendant que mes sœurs devront se lever et affronter le froid. Et le sommeil me gagne.

D... comme Décharger le toit

L'hiver s'est installé et la neige, cette année, tombe en abondance. Depuis une semaine, sans interruption ou presque, de gros flocons bien denses voltigent et obscurcissent l'horizon, assourdissent tous les sons et transforment le paysage. Pour sortir, il faut dégager à la pelle à neige un chemin jusqu'à la "route". Papa se charge de la tâche, fatigante et qu'il faut recommencer chaque fois que la neige tombe à nouveau... Et puis, sur la toiture de la maison qui n'est pas très inclinée, la neige accumulée met en danger la charpente : dans le grenier à foin, on voit les poutres ployant sous ce poids considérable. Il faut décharger le toit! L'expédition est lancée : avec l'aide d'un ou deux voisins, chez qui on ira faire de même dès demain, les hommes appuient un échelle sur le bord du toit, emmitouflés et bottés, ils gravissent le pan recouvert d'une couche blanche  épaisse et heureusement encore molle, jusqu'à la fêtière. Et ils jettent les pelletées de neige sur les côtés. Cela fera des tas qui pourront servir de terrain de jeu pour nous, les enfants qui aiment creuser un igloo ou faire des glissades en sabots sur ces mini collines.

Leur travail terminé, ces messieurs tapent leurs bottes et raclent leur semelles sur l'instrument adéquat installé à côté de l'entrée, puis ils rentrent tout fumants. Dans la maison chauffée par la cuisinière à bois, il fait pratiquement 25 ° dans la pièce à vivre qu'on appelle "le poêle", tandis que les autres pièces sont de plus en plus froides à mesure qu'on s'en éloigne. Ma mère prépare du vin chaud, à la cannelle et clous de girofle, bien sucré. Il y a aussi du café avec "la goutte" -une eau de vie de prunes- pour ceux qui préfèrent. Et on finit la journée par une causette, autour d'une "pièce fumée" -cochonnailles accompagnée de pommes de terre-, suivie, si l'on est samedi, d'une bonne partie de belote qui se prolonge tard dans la nuit.

C... comme couaroge

L'après-midi va commencer et ce n'est pas un après-midi comme les autres. Premièrement, je suis en vacances, et deuxièmement, nous partons "au couaroge" chez la meilleure amie de maman. Le couaroge, c'est une réunion de femmes, amies et voisines, qui s'invitent à tour de rôle autour d'une boisson et d'un goûter pour partager les nouvelles du village.

La matinée a été bien remplie et du haut de mes 10 ans, j'y prends déjà une part active avec ma mère aux commandes.  D'abord, il a fallu remplir les tâches habituelles, traire et "arranger" la vache (changer sa litière et lui donner son foin), donner "les granulés" aux lapins en vérifiant au passage, d'une main délicate, si la femelle n'a pas encore fait ses petits, préparer et distribuer la pâtée du cochon, mélange de sons et de pommes de terre, jeter les "graines" aux poules : avoine et seigle récoltés sur place, "ramasser" les œufs frais pondus. Il a fallu ensuite préparer le gâteau qu'on va emporter : on ne vient pas les mains vides ! Les œufs, la farine, le sucre, la jatte, le moule en fer, le bon beurre en motte, la levure de bière au fort parfum, parfois le bâton de vanille, sont étalés sur la table de la cuisine. Maman teste de la main le four de la cuisinière qui est de toutes façons bien chaud puisque le feu de bois a été allumé dès potron-minet. La pâte est dosée, mélangée et pétrie dans un saladier, puis versée dans le moule beurré, le gâteau enfourné : et qui va se charger de nettoyer le saladier? Les volontaires ne manquent jamais et leurs doigts, leur langues n'en laissent pas une parcelle sur le récipient, pas plus d'ailleurs que sur la "grosse" cuillère qui a servi au mélange. Parfois, ce sont des "beignets" frits à l'huile qui remplacent le gâteau. Ah, non, ce n'est pas pour manger tout de suite !!! Le ménage accapare la fin de matinée, et puis "on dîne" : eh oui, c'est le terme utilisé chez nous pour désigner le repas de midi.

"Après dîner", nous faisons la vaisselle et c'est le départ. Les gâteaux sont emportés dans un grand panier garni d'un torchon de cuisine à carreaux rouges et blancs. Il faut presqu'une heure pour "monter au droit" : c'est dans une ferme à flanc de montagne qu'habite la femme qui invite "au couaroge" cette fois-ci.

Chez celle qui reçoit, c'est la fête ! ça sent bon le café : il est au chaud, préparé du matin, dans une grande cafetière à bec de cane sur la cuisinière. Les chaises sont prêtes, la table est couverte d'une nappe; on a sorti sur un plateau les verres à pied, les tasses, le sucrier et les liqueurs : estragon, angélique, sureau, gentiane. Pour celles qui préfèrent il y a de la limonade. Les enfants boiront de la grenadine ou de la menthe à l'eau : ce n'est pas tous les jours qu'on va "au couaroge". Et les conversations de ces dames vont bon train, Chacune passe en revue les potins qu'elle a entendu, en rajoute un peu, enjolive et assaisonne... il ne fait pas bon être absente d'une telle réunion car alors c'est justement des absent(e)s qu'on va parler le plus.

Pendant ce temps, nous, les enfants, nous en donnons à cœur-joie : pas d'adulte pour surveiller ! on compte sur les plus grands pour maintenir les activités dans les limites acceptables. On joue "à la cachette" dans toute la maison. C'est aussi le moment de montrer le beaux jouets qui habituellement restent dans leur boîtes, trains électriques, grandes poupées, mécano, jeux de sociétés comme les petits chevaux ou le jeu de l'oie. Fabuleux souvenirs de chaudes parties de plaisirs partagés. Mais déjà, il faut penser au retour : pour êtres rentrés avant la nuit, on doit mettre fin à ces bonnes choses. Les mamans se donnent rendez-vous "au prochain coup" et nous reprenons le sentier. En descente, ça va plus vite, on peut même courir, à condition de bien sauter d'une pierre à l'autre pour ne pas "piquer la bûche"...

Au "souper" du soir, on raconte à papa presque tout ce qu'on a fait !

E...comme Encrier

Dans la cuisine bien chaude de la ferme, mon café au lait terminé, je finis de me préparer pour "descendre" à l'école comme chaque matin sauf les jeudis et dimanches. J'enfile ma blouse grise par dessus le pullover, et je la boutonne sur le côté. Ce lundi, je suis "de service" et ça va durer une semaine. Cette responsabilité importante compte des tâches multiples qu'il faut accomplir en temps et heure pour permettre à toute la classe de fonctionner. Balayer, essuyer le tableau, laver et mouiller l'éponge, changer l'eau, arroser les plantes, allumer le poêle, approvisionner la caisse à bois de grosses bûches entassées sous le préau. Mais heureusement je ne suis pas seul à assurer ces missions. La plus délicate est réservée aux "grands": remplir les encriers. Et aujourd'hui, ce travail est pour moi... J'ai un peu le trac, craignant de faire des taches, car malgré le bec verseur, il faut procéder avec douceur et veiller soigneusement à ne pas déborder, tout en versant une dose suffisante pour la journée. Et je ne tiens pas non plus à revenir à la maison avec les doigts tachés de violet, ou pire encore, avec un vêtement souillé d'encre. Mon cœur bat un  peu trop vite après  le parcours de dix minutes que j'ai effectué en courant, mon cartable à bretelles au dos : la descente escarpée m'est si familière que je sauterais les yeux fermés d'une pierre à l'autre. Après la pente vient le petit pont de pierres qui enjambe ce qu'on appelle "La" rivière. C'est un torrent de montagne, au cours limpide et bleuté, parsemé de moellons, de cascadelles écumantes et dont le bruit me fascine presque autant que le spectacle. Aujourd'hui, je n'ai pas le temps de m'y attarder : les encriers m'attendent!

Je traverse la cour échangeant ici et là un mot avec les copains qui jouent par petits groupes. Je ne suis pas le premier : ceux qui se chargent du chauffage et du nettoyage sont en poste et vaquent en silence à leur tâche. Je pose mon cartable devant ma chaise, puis je vais directement à l'armoire du maître et j'en extrais la bouteille pleine d'encre violette, pourvue d'un bec verseur, et je commence à faire ma tournée, concentré et légèrement inquiet, évitant de répondre aux autres enfants qui m'interpellent. Le chiffon qui fut blanc dans la main gauche qui tient le col de la bouteille est une garantie contre les bavures. Le léger glouglou change de ton quand l'encrier de porcelaine blanche est presque plein. Il faut alors relever prestement le goulot, mais sans brusquerie excessive pour éviter toute projection.

Ma tournée terminée, il reste un détail : le bureau du maître. Il porte deux grands encriers de verre gravé "Waterman", et je remplis celui de droite d'encre violette, avec le même soin que j'en ai apporté à chaque petit encrier. Puis je vais chercher la bouteille d'encre rouge. Je remplis l'encrier de gauche.  Des porte-plume rangés par taille, dans une gouttière  ornent le dessus du bureau, en partie couvert d'un grand buvard rose. Nos cahiers du jour à couverture bleue, étiquetés et empilés ouverts attendent d'être distribués. Jamais je n'oserais, malgré la tentation, y jeter un œil pour connaître ma note... Je range les bouteilles et je sors pour profiter des dernières minutes de jeu avant que les instituteurs des 3 classes cessent de bavarder pour frapper dans les mains, appelant chaque groupe à se ranger en silence devant les portes.

E... comme Evacuer

Avertissement : les termes utilisés ici pour désigner les soldats allemands sont à replacer dans le contexte d'une France occupée et ne sont nullement le reflet d'une opinion de l'auteur sur les citoyens de ce pays maintenant ami.

Octobre 44 occupation de la ferme par les soldats allemands.

La ferme des Bouchaux a connu des jours meilleurs. La guerre marque de son empreinte terrifiante les champs et les cœurs. Marie Dôdin est avec trois de ses fils, Jean, André et Albert, et sa fille Marguerite, autour de la table, et ils échangent leurs impressions. On sait que les alliés ont débarqué en juin et que tout l'été, aussi bien pendant les foins que durant la saison des patates, les batailles se sont succédées. Et depuis le début de l'automne, c'est devenu terrible ici. Plus de courrier depuis le mois d'aout...

"Vous savez que les boches ont fusillé tous les maquisards à la vierge du Chastelat?" "Oui, le 20 septembre..." "oui, et ils les ont d'abord torturés salle Jeanne D'Arc" "Et depuis, ils sont furieux: ils disent que c'est tout le village qui était complice." Marie tremble d'autant plus que ce maquis avait sa base dans un lieu assez proche de la ferme de son fils aîné, Mimile, au Raindé : pour se rendre à la Piquante Pierre, depuis La Bresse, il faut passer par le Raindé.

Hélas, tous le savent. Et ils savent également que les troupes françaises sont maintenant proches.

Le 28 septembre, un détachement de "frisés" est passé dans toutes les fermes pour désigner les bonnes vaches qui sont réquisitionnées. Mal au cœur de voir partir deux belles bêtes qui finiront en steaks dans l'estomac des "schleus".

Un matin, c'est tout une troupe de "verts de gris" qui débarque. Ils se répartissent entre toutes les fermes. Ici, on a droit à 20 fantassins qui s'installent. Il faut leur faire de la place et supporter de les entendre "hachpailler". L'officier essaie d'être poli, mais n'empêche qu'ils occupent la meilleure cave. Et les habitants des lieux se contenteront donc de la cave qui est sous l'écurie, la plus petite...

Pourquoi la cave? parce que, ce qui tombe du ciel ces temps-ci, ce n'est pas la pluie. Et les canons qui sont vers Cornimont sont bien renseignés sur la position des Allemands. Ce n'est pas par hasard que la ferme reçoit deux obus qui percent la toiture et qu'un début d'incendie dans le foin a été stoppé de justesse par André et Albert.

Les soldats allemands, eux restaient bien peinards dans leur cave, au risque de griller... mais le savent-ils?

Novembre 44 évacuation à Xoulces.

Les troupes allemandes sont énervées. Cinq semaines qu'ils sont en attente, toujours arrogants avec leur hôtes forcés, malgré les rumeurs de déroute qui circulent dehors. Durant les derniers jours d'octobre, les obus et les tirs n'ont cessé de pleuvoir. C'est l'enfer dans les hauts de Cornimont, au Faing Béret. Marguerite pense à la famille de Marie Noni qui est juste dans cette zone. Il parait que les alliés gagnent du terrain et se rapprochent.

Soudain, des voitures, des camions, des chenillettes passent au dessus de la maison, dans le chemin du lac des corbeaux. Et brusquement, un des convois stoppe juste au niveau de la ferme. Ce sont des uniformes noirs. Jean repère le sigle SS qui orne leur col et vient prévenir sa mère. Tout le monde tremble. On connait leur réputation de cruauté. Leur officier parlemente un moment avec le chef du détachement cantonné à la ferme. Et ces derniers font leur sac, partent sans dire au revoir, faisant place aux nouveaux occupants.

Ceux-ci sont violents et brutaux. On sent qu'ils n'attendent qu'un prétexte pour commettre des horreurs, aussi chacun essaie de se faire tout petit. En prévision de jours pires encore que ceux-ci, Marguerite et ses frères enterrent dans la cave des sacs de provisions, des affaires précieuses à leurs yeux, des vêtements ou des trésors personnels. Il faut faire tout avec discrétions car ces soldats-ci sont vigilants et curieux. Ils sont également sans gêne, se servent dans les clapiers, dans les greniers, sans demander la permissions. Par petits groupes, ils se relaient vers le Brabant et reviennent exténués et hagards. On sent bien que ça chauffe là-bas. Mais d'ici, on ne sait rien de ce qui se passe en dehors.

Et puis, le 8 novembre les évènements se précipitent. Pour commencer, l'officier qui commande à la ferme rassemblent tout le monde devant la maison, séparent les hommes des femmes et ordonnent aux hommes de se préparer à partir. Sous bonne escorte, ils sont emmenés au village  où sont rassemblés et déportés plus de 800 hommes.

Marie et Marguerite pleurent. Elles vont essayer de dormir, blotties l'une contre l'autre, dans leur petite cave, malgré le froid et l'angoisse qui glace les os.

Le lendemain, 9 novembre, la neige commence à tomber dès le matin mêlée de pluie. Les bourrasques se succèdent et masquent l'horizon. Marguerite passe la journée du à s'occuper des bêtes, tout en évitant de se montrer dehors. Il faut en effet nourrir et traire les vaches, donner du foin aux lapins, la pâtée au cochon, et jeter l'avoine ou le seigle aux poules. Il faut aussi réconforter la mère qui se recroqueville dans son fichu, effondrée après la déportation de ses fils.

20 h. L'officier SS aboie un ordre et vient les chercher, sans même leur laisser terminer leur repas du soir, une pauvre soupe et quelques légumes. Il n'y a plus de pain depuis plusieurs semaines. Elles montent de leur cave, très inquiètes. L'officier leur désigne alors la porte. Le traducteur explique qu'elles doivent quitter la maison, sans rien emporter et immédiatement, qu'elles doivent se diriger vers l'Alsace et rejoindre un des villages encore "sûr", c'est à dire pas encore menacé par l'offensive alliée. Marie est hébétée. Marguerite prend en main leur départ, rassemble en hâte quelques vêtements chauds, jette dans un sac ce qui leur reste de provisions, des allumettes, des bougies, une lanterne, 2 couvertures, son appareil photo, leurs papiers d'identité qu'elle tenait toujours prêts. Elle aide sa mère à passer de bonnes chaussures et elles prennent leur pèlerines en drap bleu. L'officier impatient et visiblement inquiet lui même les presse de partir. Seule consolation: si on les fait partir, c'est que ça va de plus en plus mal pour l'occupant. Mais en attendant, c'est la terreur qui menace et la panique n'est pas loin...

Au dehors, les deux femmes retrouvent leurs voisins qui se regroupent. Tous se dirigent, selon l'ordre des soldats allemands, vers le lac des Corbeaux. La nuit est tombée et le mélange pluie-neige frigorifie les marcheurs. Mais bientôt, les soldats ne sont plus en vue. Alors, les plus jeunes et les plus vaillants prennent les choses en main. On ne va pas obéir aux Boches ! Au Lac, on prendra vers la Vieille Montagne et au col de la Vierge, on descendra vers Xoulces. "Mais c'est la ligne de front !"

L'objection est de taille. On consulte tout le monde. Et tous se prononcent, sans hésiter, pour gagner la zone libérée, quitte à se trouver sous les balles des combattants, entre deux feux.

Commence alors une marche harassante dans les chemins enneigés, sous les sapins, dans le noir et le froid. Les hommes qui ont connu la dernière guerre sont formels: sous peine d'être des cibles, surtout, pas de lumière!!! Heureusement, chaque sentier est bien connus de tous ici. Que de fois on s'est baladé dans ces coins de forêt, pour venir ravitailler un bûcheron, ou simplement se détendre un dimanche d'été. Mais aujourd'hui, la nuit, le froid, la fatigue, la peur et le chagrin rendent le trajet bien long et pénible.

Heureusement, il semble que les combats ne soient pas très intenses cette nuit. Quatre heures plus tard, il est plus d'une heure du matin, le groupe débouche en lisière de forêt sur la route de l'envers de Xoulces. Il faut tout de même être prudent, car, malgré l'obscurité de la nuit, il se pourrait que des tireurs soient embusqués et n'apprécient pas une arrivée  massive de marcheurs venus de la zone occupée par l'ennemi. Marguerite connaît les habitants de la ferme qui est juste devant eux: chez Georges Mangel, le sabotier. Ils frappent, se font reconnaitre. Rapide concertation. Et le groupe de réfugiés est réparti entre les maisons alentour, gagnant les caves car, tout le jour, les obus pleuvent ici. Marie et Marguerite qui ont peiné presque toute la nuit sur les chemins de la Vieille Montagne, puis de la Beuratte et la route de l'Envers de Xoulces. Les tirs et les explosions leur ont alors indiqué que le front était tout proche et elles ont frappé à la première maison connue: chez Georges Mangel, le sabotier. On les a accueillies, réconfortées et réchauffées. Tout ça dans la cave bien sûr, car les obus continuent de siffler alentour.

Durant 10 longues journées et 10 nuits, dans toutes les caves de Xoulces, les réfugiés des Bouchaux se terrent et s'organisent tant bien que mal, accueillis avec sympathie par les gens qui les ont vu arriver, hagards et harassés, le matin du 10 novembre. Marguerite et Marie sont chez Georges Mangel et elles connaissent aussi la famille Claudé, le menuisier de la maison voisine. Louis Claudé est venu plusieurs fois donner un coup de main à la ferme des Bouchaux. Il leur apporte un peu de nourriture et de l'eau dans un seau. 10 jours sans pouvoir se laver, sans pouvoir se dégourdir les jambes, à subir les bruits de fusillades et de bombes, 10 jours d'un enfer qui va laisser des traces dans la mémoire des femmes, mais également des jeunes qui ont connu ces moments terribles. L'ambiance, dans ce lieu sombre et sans confort est pourtant joyeuse et les jeunes gens se racontent leurs aventures, heureux des défaites allemandes, riant des conséquences souvent drôles de leurs fuites et de leur dénuement. Les fous-rires aussi font partie de l'ambiance quand un pet vient troubler le silence ou quand une réflexion saugrenue est émise par une pauvre femme qui brusquement s'inquiète de la casserole qu'elle avait oubliée sur le fourneau avant de partir...De solides amitiés se nouent et vont perdurer bien après la guerre. On partage ce qu'on a, chacun aide de son mieux ceux qui, trop vieux ou démunis, se trouvent dans le besoin. Mais si Marguerite supporte avec l'optimisme de la jeunesse les privations et la promiscuité, Marie souffre beaucoup.

Et la situation devient insupportable, alors on cherche comment y mettre fin. Qui a émis l'idée? qui a commencé à la mettre en pratique? toujours est-il que le 20 novembre, ils sortent et commencent à former un cortège avec un grand drap blanc devant eux, qu'ils brandissent et exposent. Espérant que les mitrailleurs et autres artilleurs ne vont pas les confondre avec un ennemi quelconque... ils finissent par être rejoint par un véhicule de la croix rouge. Le chef de section leur demande alors de ne plus bouger et se met à échanger des messages radio.

Il revient vers eux. "Voilà, j'ai obtenu une trêve de quelques heures pour vous permettre de gagner l'arrière des lignes. Il vous faut marcher sur la route de Ventron et vous diriger vers la Haute Saône. Bonne chance".

Marie et Marguerite se concertent. Elles suivent encore le convoi de réfugiés jusqu'à la sortie de Cornimont, mais en chemin, elles ont décidé de ne pas se rendre en Haute Saône. Qu'iraient-elles faire là-bas? Elles savent que Louis est dans la Haute Vienne et sont tentées de le rejoindre, mais aucun moyen de transport ne peut les y emmener. Le corbillard, lui-même a été réquisitionné !