Il était une fois un prince, jeune et beau, brave et habile lutteur, tout juste majeur et pourtant déjà sage décideur, et qui vivait dans un petit château loin des bruits. Le baiser du soleil levant sur ses champs  lui apportait calme et douceur. Chaque matin, il pensait : « ta vie est bien douce, il faut en profiter ! » et sa lèvre tremblait à l’idée de faillir. Pour lui, chacun de ses sujets ferait joyeusement don de sa vie ! « Que la terre leur accorde un peu de bonheur en échange de ce qu’il font pour moi ! » pensait le Prince.

Galdriel était son nom. Et son plus beau cheval se nommait Halifax. C’était un fougueux pur sang à robe sombre, au caractère vif, fier de son sang et des hommes qu’il servait avec fidélité.

La vie était douce en son royaume. Les champs prospéraient grâce aux labours. Le blé dispensait son pain. La vigne donnait son vin, et le ciel apportait sa caresse pendant que la pluie arrosait tendrement les prés, et que la lune aidait la vie nocturne à proliférer.

Le prince était heureux. « C’est de ma main que ce destin dépend ! » pensait-il. Il aimait parcourir son royaume et entendre les bruits familiers qui émaillent la vie. Il aimait la forge et le moulin, les cliquetis du fléau sur l’aire  à battre, le souffle du vent dans les voiles des bateaux qui allaient et venaient dans les ports, il aimait les chants de marins et le cri au ton grave des sirènes de navires aux confins du monde.

Il s’exerçait régulièrement au maniement des armes. Ses bras, ses jambes et son ventre musclés en faisait un athlète, et l’épée, autant que l’arc ou le combat à main nues n’avaient plus de secrets pour lui. Il pensait en son for intérieur : « cette vie me remplit de joie ! je voudrais que toujours elle dure. »

Un soir de mai, il chevauchait Halifax, quand tout à coup une blanche palombe se posa sur le pommeau de sa selle. Elle portait à la patte un petit tube. Le prince saisit délicatement l’oiseau mais dès qu’il eut le désir d’ouvrir le tube, un étrange nuage en sortit et deux créatures ailée s’y dessinèrent, déroulant sous ses yeux un parchemin : un texte à peine lisible y était tracé en lettres de sang.

« ……me retient prisonnière par delà les monts du diable… … sous la tête du grand duc… … me délivrer avant la dernière lune du solstice car dès que les jours vont raccourcir… mangera de ma vie chaque jour un peu plus. Je confie ce message … mon dernier espoir à Flèche d’Azur, mon seul ami en ce lieu pour qu’il trouve la personne capable de me sauver. Balsa Maïa, princesse de Ayn Balad. »

Le Prince était abasourdi. Qui pouvait bien être cette Princesse Balsa-Maïa ? Elle semblait en grand danger. Et le solstice serait là dans moins de 7 jours : il y avait urgence ! En son cœur aussitôt, se forgea la décision. « Il te faut sans tarder voler à son secours ! » se dit-il, « car si je laisse cela se faire sans réagir, le chaos nous submergera ! » en aucun cas son royaume ne pouvait être le théâtre de la moindre injustice. Qui qu’elle soit, cette femme ne resterait pas prisonnière, quel qu’il soit celui qui la retenait contre son gré serait châtié sévèrement.

Ayant pris cette décision, le prince Galdriel se sentit délicieusement bien. Mais très vite, il se rendit compte que la palombe n’était plus en vue. Elle s’était envolée si rapidement qu’il n’avait pas bien vu quelle direction elle avait prise. De plus, la nuit tombait. Au lieu de partir au hasard, le jeune Prince se rendit dans son château et gagna aussitôt la bibliothèque. Il sortit de son rayon un antique grimoire à la couverture enluminée des armes de sa famille : un faucon d’or et un rameau d’olivier avec la devise en lettres d’argent : « Tous les jours, la vie, tu aimeras ! » Il l’ouvrit avec respect, et battant le briquet en l’approchant d’une chandelle en fit jaillir le feu d’une douce lumière. Après l’avoir feuilleté quelques secondes, il s’arrêta sur une carte dessinée au pinceau. On y voyait des monts et des fleuves, des plaines et des villes, et une grande rose des vents. Où donc pouvait bien se trouver ces fameux « Monts du diable » et la « tête du grand duc » ? … Fébrilement il cherchait, en vain…

Il ne voyait rien dans son royaume qui ressemblât à ces noms mystérieux. Tout à coup, une abeille se posa sur le grand livre. Galdriel allait la chasser d’un souffle. Mais une abeille à cette heure ? Etrange ! il remarqua alors qu’elle semblait confiante et calme. Il la vit enfin se diriger lentement vers un emplacement de la carte, y accomplir une danse dessinant sur le parchemin la forme de l’infini (une sorte de 8 couché) en agitant lentement son abdomen, et puis se diriger ensuite vers le nord en bourdonnant. Il se souvint alors que le langage des abeilles leur permettait de communiquer à leurs congénères les meilleures sources de pollen. 

Le lendemain, tôt levé, Galdriel ceignit sa grande épée forgée par le roi des nains, prit son arc, sa masse d’arme et sa dague d’argent, sella Halifax, lui murmura quelque mots à l’oreille et bondit sur son dos. Celui-ci partit au galop et franchit la porte nord de la ville, en direction d’une chaîne de montagne portant le nom de « Monts d’Argent » en raison des anciennes mines qui les avait rendus célèbres. Et c’était justement  le royaume des nains qui avaient du plaisir à façonner les métaux. Galdriel s’était souvenu que les nains appelaient la plus élevée de leurs montagnes « Shaitan » et que ce nom signifie « diable ». Du fond de son cœur généreux, il remerciait l’abeille.

Il faisait une halte près d’une source d’eau claire, faisant boire son cheval quand il entendit un bruissement derrière lui. Le reflet dans l’eau lui renvoya l’image grimaçante d’un petit être suspendu dans le jasmin qui parfumait ce lieu de rêve. Faisant mine de n’avoir rien remarqué, Galdriel se pencha en avant vers l’eau et brusquement saisit d’un revers de main le petit monstre au cou. Ce dernier se débattait comme un diable tandis que sa voix grinçante se faisant entendre couinait : «Pitié !!! pas serrer !!! Huk gentil ! »

«Ah, et alors, si tu es si gentil, pourquoi m’épies-tu ? » dit Galdriel.

Le petit être lui raconta qu’il avait perdu son maître et se trouvait démuni, solitaire et à la recherche d’un nouveau maître à servir.

« Soit-  dit Galdriel – je te prends à mon service à deux conditions : en premier, tu devras rester silencieux et ne parler que si je te le demande, et en second tu vas me guider jusqu’à la mine d’argent. »

Huk se mit à sauter de joie en couinant « gentil maitre ! gentil maitre ! comment dois-je t’appeler ? » « Maître suffira » dit Galdriel. « Et maintenant repartons. »

Pendant ce temps, dans les profondeurs de son terrible cachot, la Princesse Balsa-Maïa pleurait de désespoir. « où es-tu Flèche d’Azur, où es-tu ma fidèle colombe ? »… Elle craignait qu’elle ne fut tombée sous les flèches d’un chasseur, ou entre les serres d’un rapace. Son message avait il été remis à quelqu’un ?

Était-il assez précis pour qu’on vienne la délivrer ? Elle n’en pouvait plus… un bruit de bottes la fit se recroqueviller contre le mur humide. Les verrous grincèrent.

Le roi nain qui l’avait faite enlever apparut dans la pénombre, une torche à la main. Evidemment, il attendait qu’elle consentit à l’épouser « et tu retrouveras la liberté ! » disait-il. Elle savait la promesse factice puisque ce serait pour demeurer toute sa vie dans les tréfonds de ce labyrinthe en compagnie de ce monstre répugnant.

Ce qu’elle subissait depuis le début de sa captivité était intolérable. Pour commencer, il avait fallu qu’elle accepte de renier ses propres idées et de proclamer qu’elle adhérait au culte que ce roi pratiquait. Il vénérait un dieu vengeur et belliqueux. L’amour n’y tenait aucune place. Elle avait fait mine de consentir pour sauver sa vie. Ensuite, il lui avait fait accepter l’idée d’une infériorité notoire de sa race et de son sexe. Femme et humaine, elle ne pouvait que se taire et obéir aux guerriers et aux nains. Dès qu’elle contrevenait à ce grossier scénario, il la battait, l’humiliait si bien que l’envie de mourir la taraudait de plus en plus. Son seul espoir résidait dans le message qu’elle avait réussi à graver de son sang et à confier à Flèche d’Azur.

Et elle espérait, envers et contre tout, donnant au nain les paroles et les garanties qui lui permettaient de survivre. Pendant ce temps, elle se préparait à fuir, elle étudiait avec soin le plan de la prison, elle écoutait minutieusement ce que disaient toute personne alentour, notait les détails de leur conversations et les arguments de leurs controverses. Peu à peu devenant une très bonne connaisseuse de ce monde de nains, elle en connut tous les arcanes, toutes les clés, toutes les forces et surtout toutes les faiblesses. Son cœur blessé par le manque de liberté souffrait en silence, mais espérait aussi le moment attendu de sa délivrance.

Elle languissait auprès de la fenêtre de son cachot, cherchant en vain un moyen d’accomplir son vœu. C’est alors qu’un bruissement d’aile lui fit tendre l’oreille. « Flèche d’Azur ! tu es enfin revenu ! oh, que je suis heureuse et tu n’as plus mon message. Tu as donc réussi : j’espère que tu l’as remis à une personne digne et courageuse… ». Mais elle pensait que sa première chance de recouvrer sa chère liberté était de compter d’abord sur elle-même. Et depuis tout ce temps elle avait son idée. Le plan d’évasion de Balsa Maïa était à la fois simple et audacieux : elle devait fuir par la voie des airs. S’envoler. Pour ce faire, il lui fallait conquérir l’appui du roi des aigles et c’est sur son ami et fidèle serviteur Flèche d’Azur qu’elle comptait : ce grand voyageur et rapide messager connaissait à la fois tout le pays et toutes les créatures qui le peuplaient. Il était si rapide qu’aucun prédateur ne pouvait l’atteindre. Et sa gentille et douce maîtresse était pour lui une idole. Il donnait volontiers sa vie pour exécuter le moindre désir de cette femme : posé sur son poignet, il penchait sa belle tête blanche. Et Balsa Maïa approchant ses lèvres de l’oiseau se mit à lui parler à l’oreille. Après avoir écouté, Flèche d’Azur s’envola et parti résolument vers le sud.

Pendant ce temps, Galdriel chevauchait sous un soleil de plomb : il traversait le désert de Harad Bir : une immense étendue rendue blanche par le sel qui la tapissait et asséchait les gosiers. Son cheval bientôt donna des signes de fatigue. Huk qui marchait à trois pas en avant se retournait fréquemment et jetait un regard brillant sur l’outre d’eau fraîche qui pendait à la selle d’Halifax. Galdriel descendit de cheval et poursuivit en tenant son coursier par la bride. Tous trois savaient que la moindre erreur dans un lieu si chaud et sec leur serait fatale. Halifax bronchait de plus en plus et secouait la tête comme pour protester. Galdriel cependant se fiait à Huk qui lui avait promis de le guider au mieux. Mais pouvait-il faire confiance à cet être étrange qui semblait l’espionner ? IL avait reconnu un farfadet farceur, de cette espèce très active et dont le principal plaisir consistait à mystifier les mortels, se jouer d’eux en feignant d’exaucer leurs désirs et en les abandonnant au moment précis où ce désir était presque réalisé. Galdriel se méfiait donc, à juste titre. Mais le désert abolit toute ruse. Sa dureté met d’accord tous les êtres constitués d’une grande part d’eau. Car c’est cette eau que Sa majesté Harad Bir voulait absorber pour lui-même. Et il aspirait tout autant à l’eau d’un coursier, qu’à celle d’un prince ou même d’un farfadet. Et l’union de ces trois là était plus que nécessaire pour parvenir à traverser. Tout à coup, un froissement suivi d’un grondement : la barkhane sur le flanc de laquelle ils circulaient se mit à glisser en avalanche, Halifax, le plus lourd des trois fut le premier englouti, suivi de Galdriel. Par miracle, Huk se trouva demeurer en surface. Conscient de sa dépendance, il se mit à sonder frénétiquement le sable et trouva bientôt l’oreille du cheval dans laquelle il se mit à hurler. La stridence de son cri fit merveille. Halifax se cabra puissamment et jaillit littéralement du sable. Mais où était Galdriel ? Ce fut le fidèle coursier qui, flairant le sol, se mit à gratter du sabot jusqu’à trouver un pan de tunique et, l’empoignant de sa mâchoire puissante, se mit à tirer jusqu’à extirper son maître, cherchant son air, crachant et toussant, plus qu’à demi asphyxié. Huk allait recommencer de crier quand Halifax le saisit par le fond de culotte et l’envoya bouler si loin que le farfadet resta coi, boudant pour le reste du jour.

Ils n’avaient plus une goutte d’eau et leur langue ressemblait à du carton, leurs yeux menaçaient d’exploser de chaleur, ils sentaient leur vie s’échapper inexorablement, l’épuisement leur disait de se coucher et de rendre à la terre leur misérable carcasse trop lourde. Galdriel cependant pensait à sa quête. Il devait tenir et remplir la promesse qu’il s’était faite à lui-même. Il devait trouver cette mystérieuse princesse Balsa Maïa et lui porter secours. Et il posait un pied devant l’autre, et encore, encore, tirant son cheval par la bride. Huk suivait à distance, et Galdriel l’avait presque oublié. Quand tout à coup ses cris stridents retentirent à nouveau. Il s’envolait dans les serres d’un oiseau gigantesque que Galdriel n’avait pas vu venir. L’arc jaillit dans sa main, une flèche encochée fut en un éclair plantée dans le poitrail du rapace. Huk tomba juste sur la selle d’Halifax et l’oiseau plongea, disparaissant derrière une barre de dunes. Escalader ces dunes fut un calvaire. Un calvaire rendu cependant moins lourd par la vue qui s’offrait de leur sommet : aucune trace de l’oiseau blessé, mais le désert prenait fin avec un magnifique fleuve dont les berges verdoyantes promettaient monts et merveilles. Galdriel se vit sauvé, avec ses compagnons. Mais leur épuisement rendirent terribles les derniers pas qui les séparait encore de l’eau salvatrice. Harad Bir ne voulait pas lâcher si facilement ses proies, rendant chacun de leur pas si difficile qu’il faillit bien les épuiser et les absorber comme il le souhaitait. Mais à force de volonté, Galdriel les entraîna tous trois jusqu’à la berge du fleuve géant. Un autre danger les y attendait : il fallait modérer leur soif avide. Ne boire que quelques gorgée, ne pas se plonger tout vif dans ce qui leur semblait jouvence… Enfin, prostrés et à bout de force, ils s’endormirent à trois pas de l’eau bouillonnante.

Balsa-Maïa guettait la lumière des étoiles au coin de l’unique fenêtre de son cachot. Quatre jours et quatre nuits s’étaient écoulés depuis le nouvel envol de Flèche d’azur. Elle espérait donc ardemment la venue du roi des aigles. Et ce fut dans un grand bruissement d’air et le silence étrange de la nuit, qu’elle le vit : immense et majestueux. Il se posa, précédé de la colombe qui vint aussitôt frotter son bec sur la main de sa maîtresse bien aimée. Sans dire un mot, elle grimpa sur un tabouret, se glissant hors de son cachot par l’étroite fenêtre, et enlaçant le cou de l’immense oiseau, se retrouva bientôt à califourchon sur lui, à une lieue au dessus des monts du Diable. Cependant, le souffle de l’Aigle était sourdement oppressé et elle se rendit compte qu’il n’était pas régulier dans son effort. Se penchant pour voir une dernière fois le lieu de son calvaire, elle aperçut avec horreur la flèche fichée dans le flanc de l’oiseau  royal. A ce moment, ce dernier, épuisé par l’effort, se mit à piquer vers le sol à la vitesse d’une pierre qui tombe. Balsa-Maïa se crut perdue. Flèche d’Azur qui volait à leur côté se mit alors à tournoyer autour du roi des aigles, poussant des cris d’alarme et tirant au passage quelques plumes de son ventre dans le but de le ramener à la raison. Ce n’est qu’au dernier moment que ce dernier sembla prendre conscience de sa chute et amorçant un plané, ne put que ralentir leur arrivée brutale au sol. Heureusement, ce fut dans l’eau que se termina la chute. Bonne nageuse, la princesse réapparut la première à la surface, et voyant l’aigle sous les eaux, elle n’hésita pas à plonger pour l’en retirer, le sauvant à son tour du moins de la noyade… Mais la flèche était toujours là ! Gagnant la terre ferme, elle tira l’aigle sur la berge et, épuisée, perdit conscience.

*

*  *

Galdriel, son cheval Halifax et son petit compagnon, Huk se désaltéraient avec avidité et prudence, quand un souffle d’air frais vint caresser la joue du prince. La tête plongée dans le fleuve, ils ne surveillaient pas l’espace au dessus d’eux. Ce souffle cependant alerta Galdriel qui se renversa sur le dos, reconnaissant aussitôt la blanche palombe qui lui avait apporté le message responsable de cette quête si difficile. La main en pare soleil, le prince suivit des yeux la trajectoire de l’oiseau. Sans rien en dire à ses compagnons, il engagea le trio dans la direction prise par Flèche d’azur. Et au détour du premier promontoire, tous trois purent contempler avec tristesse le spectacle d’une femme et d’un oiseau gigantesque, inanimés tous deux, au bord des eaux bruissantes du fleuve.

Son premier mouvement fut de se porter au secours de la jeune femme. Elle vivait. Une roselière avait formé en léger surplomb une sorte de nid naturel, confortable et souple, abrité et intime. Galdriel y déposa la belle évanouie. Halifax se reposait et mangeait calmement les herbes tendres que le fleuve avait fait pousser sur sa berge. Huk, la tête penchée, regardait le Prince et lorgnait l’aigle inanimé qui gisait sur la berge. Le souvenir cuisant de son court parcours dans les serres de l’oiseau lui donnait des envies meurtrières : la situation lui donnait quelque espoir. Il s’approchait de l’oiseau avec l’intention manifeste de lui faire subir un mauvais sort quand le prince l’arrêta d’un geste : cet oiseau est à moi ! la flèche qu’il porte au flanc vient de mon carquois.

Huk se détourna, mécontent. Et Galdriel regarda l’oiseau, le trouvant magnifique de puissance et d’élégance, regrettant son trait, tout en se disant qu’il avait sauvé le pauvre Huk… Il saisit délicatement la hampe de sa flèche et d’un coup sec, retira l’arme du corps de l’oiseau toujours inanimé. Un sang noir coula de la blessure. Huk regardait la plaie avec un éclat sauvage. Galdriel confectionna un emplâtre avec un peu de glaise et quelques feuilles de roseau, auxquelles il ajouta les pétales d’une fleur de souci encore nommée calendule pour lutter contre l’infection. Voyant Huk et son œil chargé de haine, il lui enjoignit d’aller surveiller la jeune femme. Quant à lui, il disposa l’immense oiseau dans une sorte de nid de roseaux qui pourrait lui permettre de récupérer ses forces si la flèche ne l’avait pas blessé trop profondément.

Le premier contact entre Galdriel et Balsa Maïa fut difficile. La princesse s’était réveillée et elle avait pu constater les soins dont elle faisait l’objet, mais elle restait méfiante malgré l’atmosphère rassurante que Galdriel essayait d’entretenir autour de leur campement. Elle éprouvait crainte et méfiance envers ce guerrier, et plus encore envers le farfadet qui tournait d’un air sournois autour d’un étrange nid de roseaux. Elle cherchait des yeux l’oiseau royal qui l’avait tiré de son cachot. Et bientôt elle le vit, dans cet amas de roseaux, blessé, peut-être mort… Le prince arrivant à ce moment, devinant ses craintes, chassa Huk et dit : « rassurez-vous, il vivra, mais il ne volera pas avant au moins trois lunes. » La princesse alors se rendormit… d’un œil seulement.

Ce n’est qu’à l’aube que le Prince constata sa disparition. Elle ne semblait pas avoir laissé de traces. Un vide affreux se faisait en son cœur.  Il avait bien reconnu la palombe de son message. Cette jeune femme à la beauté sauvage devait en être l’auteur : comment avait elle pu s’échapper seule ? Et sa disparition maintenant pouvait signifier qu’elle avait été de nouveau capturée par ses ravisseurs. Les Monts du diable étaient très imprévisibles et dangereux. Il avait une princesse à sauver !

Pour ne pas compromettre la guérison du grand aigle, tout en continuant sa quête, Galdriel avait confectionné une sorte de travois de roseaux et de branches de pin. L’aigle y avait pris place. Et malgré la répulsion affirmée de Huk, l’étrange équipage reprit sa route, Halifax portant son maître et le farfadet en croupe, tout en tirant les deux longues branches sur lesquelles sommeillait l’aigle inanimé. Ils se dirigeaient bravement vers la haute silhouette du mont Shaitan que Galdriel avait reconnu à son allure inquiétante : il faisait irrésistiblement penser à un démon cornu, autant d’ailleurs qu’à la tête d’un hibou grand duc.

 

*

*   *

Après les affres du désert, le chemin de montagne leur paraissait presque facile. C’était pourtant une piste accidentée et pleine de détours. L’atmosphère était oppressante et de vilaines trainées de brume les enveloppaient de temps à autre, provoquant chez Huk une panique qui le faisait claquer des dents. Et brusquement, ce fut l’attaque surprise. Un grand filet s’abattit sur Halifax, rendant inutile tout mouvement. Galdriel tira son épée mais elle lui échappa et tomba en tintant dans le précipice voisin. Ils furent immobilisés en un clin d’œil. Les êtres qui les avaient ainsi capturés se précipitaient aussitôt à dix contre un, les ligotant serrés, et Gabriel reconnut des nains. Il sut qu’il aurait besoin de tout son courage pour sortir de là.

On connaît cependant la répulsion des nains pour les chevaux : ils laissèrent Halifax au bord du chemin, se contentant de lui jeter quelques pierres. Curieusement, ils dédaignèrent également l’oiseau qui, de la couleur des roseaux parmi lesquels il était immobile, passait inaperçu dans sont travois. Peut être l’avaient ils pris pour un bagage ? Ils emmenèrent donc, soigneusement saucissonnés et bâillonnés, Galdriel et Huk, les poussant sans ménagement et leur frappant les épaules du plat de leur terrible hache pour les faire avancer plus vite dans une tranchée qui devint rapidement tunnel puis galerie, s’enfonçant de plus en plus dans les entrailles de la montagne. C’est à peine si une torche de résine éclairait de loin en loin leur chemin.

Galdriel se sentait terriblement humilié de s’être ainsi laissé surprendre sans même avoir combattu. Huk, quant à lui se faisait encore plus petit que nature. Tout à coup, alors que le groupe approchait d’une torche grésillante, le chef du groupe des nains poussa un rugissement : le farfadet avait disparu, le nain qui le poussait devant lui semblait totalement ahuri. Un instant plus tôt il avait encore frappé ce sale petit bonhomme. Certes, on était dans le noir… et tout à coup on vit arriver un nain furieux, se frottant l’épaule et se précipitant sur son comparse, hache en main. Il fut évident à chacun que le farfadet, à la faveur de l’obscurité, jouant de sa taille fluette et de son don de nyctalope, avait réussi à se glisser de côté et à prendre un boyau de traverse. Plusieurs nains partirent en courant dans toutes les galeries qui formaient à cet endroit un véritable labyrinthe. Il reparurent bredouille. Galdriel reprit espoir.

Sa bonne humeur fut brève, car les nains furieux reportèrent sur lui leur frustration d’avoir laissé échapper une de leurs prises. Ils ne lui laissèrent aucun répit jusqu’à l’arrivée dans une immense grotte au milieu de laquelle trônait, hideux, et effrayant celui qu’un seul regard permettait d’identifier : à peine plus grand mais beaucoup plus massif que ses sbires, les jambes torses, la barbe rousse emmêlée, le regard glacé, la tête surmontée d’un casque avec deux pointes d’acier, le roi des nains se tenait assis sur un stalagmite brisé. Il caressait du pouce le tranchant de sa hache et jouait de son autre main avec une masse d’arme qui semblait légère tant il la maniait avec désinvolture. Le chef du groupe lui glissa quelques mots qui eurent un effet immédiat : la hache du roi fendit l’air et vint se planter dans le casque du nain qui avait laissé échapper Huk, le tuant net. Le bruit des soudards fit place à un silence angoissé. Chacun ressentait une indicible terreur : qui serait le prochain coupable à périr sous la hache de ce tyran imprévisible et fantasque ? Il vint vers Galdriel qui était entravé et couché, s’approcha de son visage et plongeant son regard cruel dans les yeux du prince, il murmura : « j’espère que tu vivras assez longtemps pour la voir revenir ».

A n’en pas douter, il savait que le jeune homme avait partie liée avec la princesse en fuite. Comment ? Etait-ce simple bluff ou peut être intuition ? Galdriel n’eut pas le temps d’y réfléchir longtemps : jeté sans ménagement dans un trou, il roula jusqu’au fond et se trouva bientôt prisonnier dans un cul de basse fosse dont le tour ne faisait pas dix pas, froid et puant, à peine éclairé par une chandelle mourante dont la durée éphémère ne lui donnait même pas l’espoir de calculer le moindre plan d’évasion.

La nuit perpétuelle du lieu ne laissait rien voir, que ce que les vagues lueurs et ombres vacillantes créées par l’avare magie des flammes de trop rares torches accrochées en hauteur. Pourtant un mouvement suivi d’un bruissement d’aile alertèrent le prince qui vit avec une immense bouffée d’espoir, la palombe se poser sur ses genoux écorchés. Malgré les chaînes, Galdriel parvint à saisir le message que l’oiseau portait dans son étui. C’était bien la Princesse qui cette fois se trouvait en situation de le délivrer lui ! Lui qui s’était promis de voler à son secours… et qui la mettait ainsi en danger alors qu’elle avait réussi à s’échapper des griffes de son affreux geôlier ! Le message était court :

« tenez vous prêt : nous viendrons vous chercher dès cette nuit. Ne soyez pas surpris, nous prenons l’apparence de vos ennemis. Signé : Balsa-Maïa, princesse de Ayn Balad »

Mais en y regardant de plus près, Galdriel s’aperçut que la feuille du message était bien trop grande. Sa surface entière semblait vierge, hormis les quelques mots utilitaires qu’il venait de lire. Il eut alors l’idée de regarder par transparence. Quelques traces d’écriture y paraissaient mais trop ténues pour être lues. Il fallait révéler ce message caché. Or, il n’avait plus rien. Désespéré, il se mit à verser d’abondantes larmes qui tombaient sur le parchemin… Alors, sous l’effet de ce liquide, apparut en lettres violettes ce que la princesse avait à la fois voulu dire et cacher :

 

« Je rêve de vous depuis la nuit des temps. Dès que votre visage apparut sous mes yeux ébahis, après ce grand plongeon dans le fleuve amer, j’ai su que mon amour avait trouvé son double. Mon cœur vous attendait de si loin qu’il m’en souvienne, de la petite fille que j’étais, hier encore, à la femme accomplie qui est en devenir à travers le destin de notre rencontre. Je ne pouvais sans danger demeurer près de vous. J’ai fui en pensant tout d’abord que c’était par crainte d’un guerrier inconnu, d’un farfadet sournois ou d’une quelconque incertitude. Mais je sais maintenant que je fuyais surtout le feu de votre regard, l’irrésistible élan de mes sens sous ce regard. J’ai pris le large pour n’y point succomber. Et la terreur de n’être point aimée de vous en retour m’a saisie en même temps que la certitude de vouloir sentir encore sur mon corps le contact de vos grandes mains, comme à ce moment, pour moi inoubliable, où vous m’avez transportée pantelante après ma chute dans le fleuve. Vous étiez chaud et doux, tendre et inquiet. Vous m’avez fait fondre de tendresse et de sensualité. Je meurs si vous ne m’aimez pas. »

 

Dans cet étrange cachot, le prince sentit son cœur gonfler et son souffle s’amplifier. L’amour le rendit fort et la vie se mit à couler dans ses veines, lui redonnant l’espoir, la puissance et la créativité. La terre et un peu de salive lui fournirent l’encre dont il avait besoin. D’une plume obligeamment donnée par flèche d’azur il traça le message suivant :

 

Votre lettre me touche si profondément qu’elle me donne la force de résister à ces moments difficiles. L’espoir de vous voir et la crainte de vous décevoir se partagent mon cœur. Je vous attends avec impatience : soyez prudente car le roi des nains semble vous attendre encore.

Prince Galdriel

 

Il remit le parchemin dans l’étui et la palombe repartit, souffle d’air et froufrou discret, vers sa maîtresse bien aimée.

A peine était elle envolée que l’affreux rois des nains entrait dans le cachot. Il espérait trouver son prisonnier prostré, aussi, le voyant ainsi souriant et confiant, il en conçut une jalousie si violente que le désir de meurtre l’envahit tout entier. Mais il savait se montrer aussi cruel que violent. Il se contenta donc de passer le tranchant de sa hache sur la joue du jeune prince, lui marquant ainsi la peau d’une estafilade sanglante. C’est alors qu’un évènement extérieur interrompit le jeu cruel du roi des nains : un étrange équipage approchait des cachots, formé d’un nain malingre et fluet équipé d’une hache trop massive pour son bras fluet, faisant avancer par devant lui un prisonnier monté sur un cheval, et qui semblait blessé et épuisé, humain par la taille, enveloppé de longs pans de tissus qui ne laissaient voir ni son visage, ni ses cheveux. Le nain ricanant disait, assez fort pour que les gardiens l’entendent : « tu vas rejoindre ton complice et vous mourrez tous deux bientôt : réjouis-toi ! ».

Le roi des nains semblait à la fois étonné et ravi de cette interruption de sa séance de terreur. Il ouvrit lui-même les portes du cachot dans lequel il était en train de tourmenter Galdriel. L’âme du prince fut instantanément parcourue d’un frisson glacé : il avait reconnu la princesse Balsa-Maïa montée sur Halifax, suivie de Huk qui s’était improvisé un équipement de nain et poussait sans ménagement sa prisonnière. Ainsi, malgré le message d’espoir envoyé la veille, elle s’était fait prendre et Huk les avait trahi ? Le roi des nains s’inclina de manière grotesque devant la jeune fille qui gardait tête basse, enveloppée dans son manteau. Et brusquement rejetant ce voile, elle sauta à terre, brandissant une épée que Galdriel reconnut comme sienne et qui semblait bien lourde entre les mains de la jeune fille. Le roi des nains, d’abord surpris, eut un rire sauvage et se mit en garde devant la jeune fille. Celle-ci par un mouvement tournant, vint se mettre devant le prince enchaîné, puis d’une feinte habile, provoquant le monstre, elle abattit son épée qui vient heurter le bouclier du roi. Ce dernier, fou furieux abattit sa hache. C’était exactement ce que Balsa Maïa voulait. D’un mouvement souple et félin, elle esquiva le terrible coup qui s’abattit sur l’anneau retenant la chaine de Galdriel : ce dernier n’était pas tout à fait libre, mais il pouvait maintenant se déplacer et ses chaînes constituaient entre ses mains une arme redoutable. Il s’en servit aussitôt d’un grand geste de ses deux bras, enveloppant les jambes de leur adversaire. Le roi des nains se tint un instant en équilibre et Balsa Maïa lui abattit sur le front l’épée de Galdriel qui fendit en deux casque et crâne, laissant le monstre étonné de mourir si facilement des mains de celle qu’un instant à peine auparavant il croyait sa victime. Galdriel et Balsa Maïa tombèrent dans les bras l’un de l’autre, échangeant sans hésiter le plus long des baisers qu’il fut possible de voir dans tous les royaumes.

Ces évènements s’étaient passés si vite et si discrètement qu’aucun guerrier nain ne se manifesta. Huk qui pendant le combat, avait prudemment disparu sous un bas flanc se manifesta en tirant la manche du jeune homme. «Vite maître, il faut partir! »

« Tu as raison ! sortons d’ici » répondit Galdriel. Ils reformèrent leur étrange convoi, les deux jeunes gens sur le cheval, Huk, toujours déguisé en terrible guerrier nain, rôle qu’il jouait presque bien. Sortant sans encombre de la forteresse, ils furent bientôt hors de portée de leurs ennemis. Et tandis qu’ils retrouvaient la piste du paisible royaume de Galdriel, ils virent au fond du ciel un aigle gigantesque qui décrivit lentement sept cercles et disparut ensuite vers le sud. Balsa Maïa sut ainsi que le roi des aigles, son sauveur, avait retrouvé la santé. Elle se blottit alors contre les épaules du Prince et tous trois reprirent au petit trot le chemin du bonheur qui s’offrait à eux. Huk continua de les servir bravement durant toute leur longue vie, et puis il regagna le territoire des farfadets farceurs, contant à tous les aventures qu’il avait connue, ajoutant chaque jour un peu plus d’héroïsme à son rôle dans l’histoire.

FIN