J comme Joie

Chaque jour, nous sommes confrontés à mille difficultés, tracas, et pour certains, problèmes graves. La succession de drames et d'horreurs qui traversent le monde nous envahit par médias interposés glace le sang, suscite angoisse et pitié... Je n'y échappe pas.

Cependant, parmi mes états d'âme, celui que je cultive avec soin, comme on bichonne une plante fragile, c'est la joie. Ce sentiment me comble à tout instant : quand j'éprouve la douceur de l'éveil au jour nouveau, quand je ressens la présence de celle que j'aime, quand j'entends une musique que j'ai choisie, quand je reçois le cadeau d'une parole ou le présent d'une visite, quand je contemple la beauté, celle d'un ciel, d'un paysage, la grâce d'un mouvement, qu'il soit humain ou animal. La joie m'envahit, en visite, dans la famille, quand je vois le regard curieux ou adorateur d'un bébé, quand j'ai le plaisir de goûter une bonne nourriture après avoir eu faim, quand l'eau me rafraîchit le gosier et la peau sous une canicule, quand quelqu'un me sourit, quand on me serre la main ou qu'on m'embrasse...  et même quand le doute ou la douleur me serrent le cœur : je peux encore puiser quelque part la joie de surmonter l'obstacle, la joie de vaincre l'adversité...

Quelle joie aussi quand je finis de ranger ma paperasse, quand je met la dernière main à une corvée pénible, la dernière virgule à un texte qui me donne du fil à retordre, quand je résous une énigme... quand je parviens à méditer et à trouver l'harmonie intérieure. La joie vient aussi du rire que provoquent ceux qui racontent, qui dessinent, qui portent un regard critique sur le monde et sont capable de nous en communiquer une image drôle et rafraichissante.

Attention ! c'est contagieux la joie, ça s'attrape facilement. Si quelqu'un l'éprouve près de vous,  vous en prenez toujours un peu, et avec de la chance, vous succombez entièrement et partagez joyeusement autour d'un verre, d'un gueuleton, d'un évènement, d'un projet, d'un succès, ou même sans raison valable... Pas de vaccin contre ce virus et heureusement !!!

Et je m'applique à faire de ma vie une succession de joies, à peine interrompues par les aléas de l'existence. J'avoue que ce n'est pas toujours évident, mais dans l'ensemble, ça pulse.

J comme Jouer

Le  jeu du  comédien

Quelques lignes jetées comme des traits vers un horizon entrevu qui représente, qui reflète fidèlement un autre...

Jouer n’est pas mentir. Le vrai est indispensable au plaisir du spectateur qui ne s’y trompe pas quand il assiste à du « faire semblant ».

Il y a ici et maintenant la personne du comédien.

Et ailleurs, d’un autre temps et d’un autre espace, il y a le personnage.

L’alchimie s’accomplit dans un sens inattendu : contrairement à ce qui se dit trop souvent, le comédien n’entre pas dans la peau du personnage, mais c’est le personnage qui prend possession de la personne du comédien. (diabolique ! cette histoire de possession pourrait bien expliquer que l’église catholique excommuniait les comédiens)

Comédien, je ne le deviens qu’à l’instant ou je me laisse investir, au moment où je prête totalement mon corps, mes sens, mes émotions à un autre qui n’est pas moi, dont je connais quelques mot, détails et caractéristiques, mais dont j’ignore aussi beaucoup.

Jouer, c’est s’ouvrir à l’autre inconnu, c’est se risquer, accepter la surprise d’une découverte. Car le personnage à qui je prête mon corps, ma voix mes émotions, il peut avoir des réactions, des sentiments que je ne me permets pas à moi-même. Et pour les lui faire exprimer, je dois finalement reconnaître que je les ai également en moi, mais que je les ai soigneusement enfouies sous une belle couche de convenances.

Ce mécanisme mental et psychique est angoissant car il conduit forcément à vivre des facettes d’humanité que chacun préfère ignorer voire refouler.

Jouer, c’est apprendre à contempler l’insoutenable, au risque d’exhiber le hideux.

De même, il en est ainsi du désir, cet aiguillon qui me fait marcher, littéral déséquilibre d’un pas après l’autre pour toujours recommencer car l’objet s’éloigne (et heureusement) au fur et à mesure que j’en poursuis la quête ou que j’en entreprends la conquête. Le désir prend racine dans le manque. Ce que je n’ai pas, je le veux. Et le manque fait souffrir. Forcément, puisqu’il manque. Il fait souffrir, donc je le fuis, si je peux, j’évite, tel le cheval qui bronche devant la barre. Se reconnaître désirant, c’est se reconnaître incomplet, limité, rampant, mendiant. (« Ne me quitte pas » de Brel ). Avec ça, bien souvent, le commun des mortels préfère nier son désir, le recouvrir de mille voiles, l’enfouir sous un fatras de conneries. Les convenances  font partie de ce fatras. Et les dérives juridiques qui prétendent régir la sphère privée avec des secrétions perverses s’affublant du nom de lois, sont également l’expression triviale du refus de reconnaître et assumer le désir. Respecter l’autre, c’est le reconnaître autre, donc le désirer.

Et pour savoir quoi faire avec ça, il faut reconnaître son désir.

Jouer, c’est s’y connaître et s’y reconnaître en matière de désir.

 

K comme Kit

Selon le dictionnaire, ce mot désigne l'ensemble des éléments constituant un objet que l'acheteur doit monter lui-même. J'aime bien ce mot.

Je l'aime pour ce qu'il évoque : qui n'a pas un jour monté un meuble ou un appareil en se retrouvant à la fin avec une pièce en trop, ou avec une vis en moins ? qui n'a pas séché longuement devant un mode d'emploi rédigé en une langue étrange, parfois composée de mots français alignés dans un ordre totalement surréaliste ?

Et cependant, au final, l'objet s'est trouvé monté... parfois de guingois, parfois un peu cassé...

Comme l'être humain qui peu à peu s'édifie avec les pièces détachées que lui donne le constructeur, avec l'aide de ceux qui se retrouvent en charge de l'assemblage : parents, éducateurs, acteurs de la société... la mission se nomme "hominisation"

Les pièces à assembler : un ventre, une tête, des membres, plusieurs orifices, un système acoustique, une webcam, un disque dur, de la force, des désirs, des pulsions, des régulateurs... aïe !!! et plein de petites pièces que je n'identifie pas, dont je ne comprends pas le fonctionnement. Et pourtant il faut que je m'y colle, c'est obligatoire...

Et voyons les outils : le biberon, un thermomètre, un livre de cuisine, une belle réserve d'amour, une brouette d'intelligence, un sachet de coups de pieds au cul (ah c'est écrit "à n'utiliser qu'en cas de nécessité" bon....) et un outil dont je ne comprend pas bien le fonctionnement, étiqueté "système D". Après consultation de plusieurs sites internet, ce D voudrait dire "débrouille-toi" (il y a une variante grossière).

Et ça démarre. En fait, je sèche encore, bien des années après avoir commencé, même si j'ai entre temps reçu plusieurs colis en kit du même acabit, sur la pertinence de mon savoir faire. les résultats sont aussi imparfaits que le modèle que je me suis donné : une image dans ma salle de bain.

En effet, en me rasant, presque à chaque fois, je ne peux m'empêcher de penser "ce truc là n'est pas terminé ! Il y manque tant de choses que je vais me plaindre au fabriquant." Et je retourne à mon travail d'assembleur en essayant de trouver ce qui peut rendre l'objet le plus parfait possible. Il y a du boulot je vous l'affirme !!!

L comme Liberté

Le choc de mai 68 aura surtout été pour moi la révélation d'un possible : ce qui est prétendument utopie, rêve, chimère l'est à cause d'une organisation sociale et politique, certes, mais ce qui en interdit la réalisation est avant tout un interdit intérieur, intime, personnel.

Cette prise de conscience, j'ai pu la formuler clairement par la suite, mais il me semble qu'elle a présidé à toutes mes décisions et notamment en matière d'engagement personnel et collectif. Ce lien très fort entre convictions et action caractérise encore aujourd'hui ce que je continue de respecter, d'admirer et de soutenir.

Cela se résume à un triptyque :

LIBERTE-RESPONSABILITE-POUVOIR

En d'autres termes, il s'agit de garder en cohérence ces 3 notions, ces 3 qualités, ces 3 phares de toute activité:

1- Faire en sorte que chaque acte relève d'une liberté aussi totale que possible tant à l'égard de la loi qu'il convient de respecter que des convenances dont ont doit s'affranchir si possible sans blesser.

2- Dans chaque acte, à tout moment, je me pose la question : qu'est-ce qui relève de ma responsabilité. Autrement dit, je ne cherche pas à me dédouaner, à me cacher derrière un autre : que ce soit des responsabilités dont je suis investi par la vie (par exemple, paternité) ou par engagement personnel, (par exemple, dans une association) je fais ce que je dois.

3- Le pouvoir est plus qu'un nom, il est d'abord un verbe qui se conjugue. Que faire ? que puis-je faire (liberté) ? que dois-je faire (responsabilité)? quelle est l'étendue de mon pouvoir ?

Ce n'est pas pour rien que la liberté est en tête. C'est d'un mouvement libertaire que naissent les utopies.

Enfin, ce sont les Institutions qui relient ces trois piliers d'une humanité digne de ce nom. Par ce terme, j'entends les lois, coutumes et modalités de fonctionnement du "vivre ensemble" construites par une communauté : de la plus petite à la plus grande, de la famille à l'humanité en passant par les tribus et les nations... Cela semble simple, mais en réalité, cela relève souvent de l'acrobatie. Et pour y parvenir, il faut souvent passer par de véritables révolutions, tant personnelles que collectives.

L comme Lumière

Je suis un mammifère diurne, et à ce titre, je dispose de deux instruments de perception extraordinaires, photosensibles et capables de distinguer les nuances de couleurs. Mes yeux sont de plus disposés de manière à permettre une vision stéréoscopique, donc d'apprécier la distance et les reliefs. Grâce à mon cerveau, je suis capable d'interpréter les images que mes yeux perçoivent...

Bien sûr, mon acuité visuelle est loin de celle des oiseaux, mais la lumière peut malgré les limites de mes sens, me procurer d'extraordinaires sensations, émotions et satisfactions.

Je vois et j'apprécie le monde qui m'entoure, je vois et j'aime les personnes qui me sont proches, la lumière m'inonde chaque matin de ses bienfaits au même titre que l'air que j'inspire vivifie mon corps. Je me sens grâce à elle, grâce au soleil qui la dispense, un élément solidaire de cet ensemble qui a pour nom terre, de cet ensemble plus grand encore : l'univers.

La lumière ne peut être évoquée sans parler de l'univers... et les années-lumière nécessaire pour en parcourir une parcelle. La lumière m'aide à concevoir un peu l'infini. Et je me sens tout petit devant cette richesse, cette immensité, devant la complexité des rayons de différentes longueurs d'onde qui circulent et devant les extraordinaires implications de cette lumière en grande partie invisible à mes yeux...

Elle est aussi, dans son sens figuré, la connaissance. La lumière, c'est la joie de comprendre, c'est l'"Euréka!" d'Archimède quand, en prenant son bain,  il comprend et perce le mystère de la densité des corps... Par mon institutrice, mes maîtres d'écoles, mes professeurs, mes mentors et mes amis érudits, j'ai reçu la lumière. Je m'efforce d'en conserver la flamme et d'en enrichir la flamboyance. J'ai travaillé, et je travaille encore à en transmettre les bienfaits.

L comme Laïcité

Agacé, mot faible, à l'écoute des âneries prononcées sur ce thème, particulièrement quand il oppose croyance ou foi à l'attachement à la neutralité de l'Etat, je réagis et je tente un petit rappel. Il faudrait, selon certains commentateurs bornés, soit être laïque et non croyant, soit être croyant et anti laïque... Je me réfère donc à une définition simple : la loi de 1905 sépare clairement l'Etat et toutes ses institutions des Eglises, ce qui signifie que la foi et les manifestations de celle ci doivent rester du domaine privé. Je peux donc être croyant, tout en ayant un attachement ferme à la laïcité. Cette loi protège tous les croyants en leur garantissant la liberté de culte, et elle protège les institutions des abus de pouvoirs de toutes les religions et autre lobbys  qui seraient tentées de substituer une croyance à la démocratie.

Par l'autre bout de la lorgnette, si je lis bien le message des évangiles, Jésus recommande de rendre à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Cela me semble une bonne définition de la laïcité. En particulier, cette parole redonne pleinement à celui qui l'écoute l'entière responsabilité de ses actes et de son engagement personnel, sans qu'il puisse se réfugier derrière un dogme ou une soi-disant loi divine. L'évangile est donc, selon moi, radicalement opposé à la théocratie.

Comme je connais mal les autres religions, il est possible que certaines conservent plus ou moins la prétention théocratique. Mais j'ai l'intuition d'une lecture simpliste des textes chez ceux qui confondent le temporel et le spirituel. On peut croire très fermement à un pouvoir symbolique révélé en se l'appliquant à soi-même, sans prétendre l'imposer à autrui. Toute forme de pouvoir politique révélé abaisse et avilit l'Homme : la quête du bien, en particulier du bien commun passe obligatoirement par la responsabilité personnelle, donc par une soumission aux institutions que la communauté à laquelle j'appartiens s'est donnée. Et si je ne suis pas d'accord avec une loi, alors je prends mes responsabilités, je travaille à la changer selon les règles du pays dans lequel je me reconnais, y compris en acceptant d'y être minoritaire. Et j'assume les conséquences.