M comme Marchandise

Jusqu'au dernier quart du 20ème siècle, une marchandise était un produit manufacturé, issu du travail des hommes, échangeable grâce à la circulation de monnaie. La monnaie était alors presque entièrement un équivalent de la valeur de ces produits, tenant compte de la demande et de l'offre, mais également de la quantité de travail fourni par les travailleurs.

Par la suite, une terrible déviation s'est développée : des biens communs à tous les humains, des biens et des services vitaux et qui demeuraient hors des circuits économiques ordinaires sont peu à peu devenus des marchandises comme les autres : l'eau potable, la santé, le bien-être, l'amour, l'air, la monnaie, les organes, les ouvriers, les utérus... tout devient marchandise, proposée, évaluée et vendue : cela signifie que ces biens communs de l'humanité suivent cette terrible logique : certaines personnes se disent propriétaires, s'autoproclament propriétaires de ces biens. Un peu comme dans les jeux d'enfants dans lesquels "on dirait que..." et les règles se font sur la parole la plus véhémente, sur l'affirmation la plus violente.

Cette marchandisation généralisée tend à supprimer peu à peu la gratuité, la générosité, l'humanité. Cette évolution des échanges permet aux règles commerciales de se substituer peu à peu aux règles morales. Ainsi ce n'est plus le plus sage qui est écouté, c'est le plus riche ou encore le plus fort...

Il est urgent de contrôler par la loi les biens communs : l'air, l'eau, l'alimentation, le vivant, la santé, l'énergie, la monnaie pour les sortir de ce statut de simple marchandise offerte aux riches et inaccessibles aux plus pauvres.

M comme Materia Prima

Dans le processus créateur, l’œuvre, si modeste soit elle, est comme un magma qui gronde et pousse en profondeur sur un terrible besoin. Et, comme ces forces telluriques, elle connaît des paroxysmes, des moments de silence, des hésitations, des calmes menaçants et des absences insondables.

Vivre ce silence angoissant ne laisse qu’un seul recours : faire courir artificiellement la plume pour garder le souffle, pour préserver la capacité entraînante de mettre en mots le filet de conscience qui me sert de pensée. Minimal… à peine au plus petit instant de l’avant. Pas encore né. Plus exactement, presque déjà mort.

La création suppose du jeu. Donc un espace de liberté. Cet espace est symbolique : il passe donc par la parole, espace audacieux du dire sans crainte. Quelle matière pouvons nous travailler pour dire les émotions humaines ? C’est forcément en soi que se trouve une matière à malaxer. Et ceci requiert une honnêteté dans l’introspection. De la glaise, terre et chair, fleur de peau et frissons primordiaux on peut tirer et faire passer du ressenti, de la tripe, voir du beau.

Dans ce processus alchimique, une étape de putréfaction nécessaire se produit. On trouve une étape semblable dans la métamorphose des insectes avec la lyse totale dans l’enceinte protégée de la chrysalide : c’est l’instant de la plus grande fragilité. Dans ce processus, une protection doit garantir la délicate élaboration d’une communication avec les tréfonds, chacun avec ses propres tréfonds, mais également quand il y a groupe, avec l’indicible d’autrui.

Difficile approche d’une confiance qui comporte des risques : si j’ouvre la porte du four pendant la cuisson, si j’ouvre la coquille de l’œuf avant l’éclosion, si je perce la chrysalide pendant la lyse, l’œuvre meurt, et l’être en devenir qui la portait – car toute création transforme son auteur – régresse profondément. Cette intrusion destructrice, ce pied d’éléphant dans la porcelaine, se pare le plus souvent des bonnes intentions, voire de morale.

N comme Nommer

J'aurais pu choisir plus simplement Nom. Mais je préfère l'acte de nommer, qui constitue une étape décisive dans le processus de ce que les anthropologues ont appelé "phénomène humain". En donnant un nom à chaque chose, à chaque être, à chaque individu du groupe, l'être humain a considérablement enrichi les possibilités de communication. Il a ainsi permis de passer d'une communication non verbale fondée sur les sens et nécessitant une proximité immédiate de l'objet (voir, entendre, toucher) à une forme abstraite. En nommant la chose, je peux en parler et être compris sans qu'elle soit à portée de ma vue ou d'un autre de mes sens. Et je peux alors commencer de théoriser.

L'acte de nommer est le début d'une construction abstraite du monde qui entoure l'être humain. Nommer, c'est représenter, mettre en scène, et jouer une partie de ce qui pourrait être, soit parce que je l'ai vu ou que l'autre, près de moi, m'en a parlé, ou encore parce que je suis capable d'imaginer (d'inventer) ce qui peut advenir.

Nommer ouvre donc la porte à une histoire qui peut se retenir et surtout se transmettre: c'est le début de l'Histoire.

Une distinction supplémentaire survient quand il s'agit de nommer les humains, plus largement, les personnes. On parle alors de noms propres pour signifier une forme d'exclusivité (propre à une seule personne, ou à une famille, ou plus largement un groupe, tribu, pays...). Ainsi, une chaîne symbolique supplémentaire vient enrichir la conversation. Le nom est profondément attaché à l'identité, donc à la capacité d'agir en accord avec une chaîne symbolique qui relie celui qui agit aux autres membres de sa "tribu", même s'il nomme celle-ci d'un nom différent...

Il serait passionnant de creuser le lien entre le fait de nommer et celui de posséder, de s'approprier l'objet voire la personne nommée... par exemple, lorsqu'un savant donne son propre nom plus ou moins latinisé à une nouvelle espèce qu'il découvre, ou encore lorsqu'une femme se voit attribuer le nom de son mari.

Enfin comme tout amoureux de la langue, j'attache également une grande importance à toute forme de polysémie: un nom signifie à la fois plusieurs choses et ce, dès le début de son utilisation, dès la naissance de l'écriture. Cette merveilleuse floraison de sens permet de décrire avec mille nuances des phénomènes complexes, d'ouvrir les portes vers la résolutions des mystères les plus profonds.

"Nom d'une pipe! on va voir ce qu'on va voir..."

O comme Oreille

Ce n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd, dit-on d'une parole que l'on retient longtemps et qui pourra donner lieu à de multiples conséquences. L'oreille est d'abord l'attention à l'Autre.

De l'oreille, on peut noter la forme si particulière, à la fois universelle (tous les humains et même leurs cousins primates en ont une de modèle voisin) et aussi variée que personnelle. Si cela était commode, on pourrait certainement créer un fichier anthropométrique des empreintes d'oreilles pour identifier chacun...

Mon oreille me donne cette capacité d'entendre. Les bruits, bien sûr, puis leur agencement, leur signification, entendre et identifier les voix, les mots qui deviennent parole, les bruits qui deviennent musique. Parole et musique de ... mon oreille est une porte qui me donne accès à autrui dans ce qu'il émet de plus profond. Bien sûr, l'œil qui reçoit lumière et images est nécessaire pour parfaire la compréhension, mais ce sont d'abord des sons que nous avons tous reçus dès le sein maternel. Ils nous ont imprégnés et formés. Mon oreille m'a fait ce que je suis, capable de recevoir et de comprendre : littéralement "prendre avec", comprendre l'Autre. L'oreille est le sens de l'empathie, cette qualité première de l'humanité.