Philomène et la bacchante

Conte du sage Gildeberge Dulac Dejnèvve

après sa demi bouteille de fendant.

 

 Un jeune garçon rêvait, gardant ses vaches aux clarines brinquebalantes, sur le bord d’un chemin de montagne. Le glacier et le lac lui servaient d’horizon. La forêt bruissait et chaque être y vaquait au mieux de son emploi. L’hirondelle gobait les moustiques, le hérisson chassait la limace, l’écureuil thésaurisait noix et noisettes, le banquier surveillait les investisseurs étrangers.

Le garçon s’appelait Philomène. Il avait peu d’amis et sa seule relation sérieuse était une jeune fille de son âge qui travaillait la vigne et portait l’étrange prénom de Reltlisch. Il rêvait de refaire le monde : une simple formalité ! en effet, il avait son idée et s’apprêtait à la mettre en œuvre. Pour supprimer toutes les injustices et apporter enfin le bonheur aux hommes, il suffisait de les rendre tous riches. Et il pensait savoir comment faire. Reltlisch tentait de modérer les impulsions de Philomène, mais n’y parvenait pas toujours. En réalité, il n’en faisait qu’à sa tête…

En effet, dans ses rêveries, il avait entendu une voix très puissante et mystérieuse. C’était au cours d’une randonnée pédestre, bâtons ferrés et chants yodlés, au sommet le plus inaccessible du mont mystérieux que son père et le père de son père lui avaient dit d’éviter s’il voulait vivre tranquille. Mais voilà, Philomène aimait, certes sa tranquillité... cependant, par dessus tout il pensait préférer la justice et la vérité. Donc, notre garçon aventureux cherchait sans relâche un moyen … et il avait un jour entendu cette voix : « Philomène, toi qui aimes l’humanité, viens faire une promenade sur la moraine du Cli-Mou et je te dirai comment rendre son bonheur à ce monde injuste et cruel ».

Eperdu d’espoir, le jeune homme chercha où était ce lieu fameux. Ayant quelque culture, il savait qu’une moraine borde un glacier… Il existait bien une Grande Combe, une Vieille Ramure, un Dévers Glaiseux, mais pas de Mou et encore moins de Cli.

Cependant qu’il s’évertuait se triturant la méninge et plissant le sourcil, une main lui tapota l’épaule. Sursautant il tourna son regard et faillit tomber subjugué de la soudaine beauté qui troublait sans vergogne son effort intellectuel (qui pour exceptionnel qu’il fut n’en était pas moins méritoire : refaire le monde, c’est assez fatigant). Subjugué, donc disions nous. Une beauté hardie, l’œil rieur, la bouche sensuelle et surtout le signe : sourire irrésistible. Sans perdre un instant elle lui dit : « si le monde refaire tu veux, reprend le donc par les cheveux » et elle disparut. Philomène, l’œil écarquillé cherchait le truc : comment avait-elle pu faire cela ? il fouilla les environs, regarda sous les pierres, derrière les sapins, et même sous les fougères. Mais, tout en cherchant la jolie créature qui s’était ainsi montrée à lui, il pensait aussi à sa quête. Et comme il avait en main une poignée de fougères, le fulgurant éclair de la révélation lui procura une sorte de hoquet de plaisir : « les cheveux du monde ! » bien sur, il fallait aller sur la tête du monde, et chercher ce qui pouvait bien y pousser dru. Il partit guilleret vers le sommet arrondi surplombant son village.

Un peu essoufflé, il parvint à l’alpage et regardant alentour, chercha de l’œil l’indice, le signe, la trace, quelque chose qui pourrait ressembler au cheveux du monde. Et ce fut un parfum qui bientôt l’envoûta. Sa mère jadis l’avait initié à l’herboristerie et l’armoise qu’il humait ici avait un gout d’arquebuse. C’était bien le genépi ! il en saisit une touffe en sa main et ce geste eut aussitôt l’effet escompté : la belle inconnue qui l’avait interpellé et dont la voix était incontestablement celle qui l’avait inspiré apparut à trente pas, au bord de la moraine. Oui ! ici un glacier commençait, ou plutôt venait mourir de chaleur après sa course lente au sein d’une vallée perchée. Philomène, son genépi en main courut vers la belle et dans sa précipitation se prit les pieds dans un genêt, tombant face en avant aux pieds de la beauté. Ciel ! sous ses yeux, à quelques centimètres, il vit le bas de robe de la jeune fille, et la terrible réalité : elle avait des pieds de chèvre. Une bacchante ! Elle le regardait, narquoise, sans chercher à dissimuler ses petits sabots.

-      Oui, dit-elle, je suis une de ces créatures anciennes qui peuplent encore ces monts, et je suis bien triste. Nous allons mourir si ce monde ne change pas. Car notre vie dépend de ce glacier qui nous abrite au fond de ses crevasses. Et ton projet de refaire le monde est peut-être notre seule chance de vivre encore quelques siècles. C’est pourquoi j’ai entendu ton désir et c’est pourquoi aussi je suis disposée à t’aider.

Le nez au ras du sol, Philomène n’en menait pas large. Il se demandait quels pouvoirs la créature pouvait déclencher, exercer sur lui, et pour tout dire, il était sur le point de prendre ses jambes à son cou, de rentrer chez lui et d’oublier ses rêves de grandeur. Mais, en bon petit Suisse qu'il était, il restait poli, aussi répondit-il :

-      Chère dame au yeux d’azur, je crois que vous m’avez voulu indiquer un plan qui devrait utiliser le genépi comme moyen de changer le monde ?

-      Oui, beau pâtre : si tu concoctes selon une recette que je vais te donner, une liqueur avec cette plante, tous ceux qui en gouteront seront riches pour l’éternité.

-      Alors, ma dame, donnez moi la recette s’il vous plaît et je m’en retournerai auprès de mes vaches qui, soit dit en passant doivent commencer à trouver le temps long que je ne les traient, depuis ce matin… il faut les comprendre !

-      Tout doux garçon ! tu ne t’en tireras pas si vite ! il te faudra d’abord réussir quelques petites épreuves.

A ces mots, Philomène se trouva aussitôt transporté comme par enchantement au fond de la moraine. Une force invincible l’obligeait à suivre la bacchante. D’ailleurs il ne luttait pas vraiment, se contentant de lorgner de temps en temps par-dessus son épaule, et le reste du temps admirant la silhouette, les cheveux roux flamboyants, le galbe des épaules et la taille de la belle qui marchait devant lui.  Dommage qu’elle eut des sabots de chèvre… il se demandait comment se faisait la transition entre ses sabots et ce corps de rêve qui emplissait la robe.

Il ne se rendit compte de rien jusqu’au moment où la belle s’arrêtant, il se retrouva au milieu d’un grand espace de glace. Devant lui était une pierre. Ronde et belle, elle devait peser plus de 80 kilos. La bacchante lui dit : « si tu lances cette pierre au-delà du promontoire que tu aperçois là-bas, tu pourras accéder à la prochaine épreuve. »

Sans réfléchir, Philomène se pencha, saisit fermement le cailloux, le souleva au dessus de sa tête, fléchit le jarret, et de toutes ses forces, jeta l’énorme pierre qui s’éleva en sifflant, franchit la limite fixée, et… disparut !

La bacchante souriait.

« Bien ! je vois que tu n’es pas fainéant…  passons à la seconde épreuve. »

Elle tourna les yeux vers sa gauche et, derrière un sérac, une créature monstrueuse pointa le nez : Philomène reconnut aussitôt un Tschäggättä. La bête se précipitait sur lui avec l’intention de le dévorer tout cru. Elle avait les dents d’un loup géant, les oreilles d’un âne, les yeux jaunes d’un démon des profondeurs. La glace alentour fondait à son approche, chuintant en vapeurs, fuyant sa sulfureuse présence. Philomène avait peur, mais son bon sens ne l’avait pas quitté. Il prit son bouquet de genépi et en mâchant un brin, exhala vers le monstre un souffle puissant. L’effet immédiat et spectaculaire fut très rapide : le Tschäggättä se dissipa comme un souffle, comme brise de printemps.

Narquoise, la bacchante le surveillait, assise sur un petit sérac, à quelque pas de là. « Bravo petit homme ! » dit elle, et reprenant son chemin, elle ne vérifia même pas qu’il la suivait. Car il était en effet sur ses talons.

Et il se trouva tout à coup dans un cercle de sciure de bois et, face à lui, un colosse en culotte courte, la chemise au vent, lui faisait signe d’approcher. Philomène connaissait ce défi. Jamais il n’avait osé s’y risquer. Mais ici, avec le regard narquois et encourageant de la bacchante, il ne pouvait reculer. Il s’avança, serrant la main du colosse, il posa le menton sur son épaule, saisit sa culotte par-dessus son dos et d’un seul coup d’épaule le renversa ! ce mouvement surprenant lui permit de le tenir au sol et de gagner l’épreuve, contre toute attente.

Il se sentait étonnamment puissant et commençait à espérer. La bacchante alors lui dit : « Bravo petit homme, tu as franchi l’avant dernière épreuve. Il te reste maintenant à m’écouter et à comprendre ce que j’attends de toi. »

Elle se mit alors à danser avec grâce en chantant. Ses mouvement et sa voix exerçaient un charme si puissant que Philomène était subjugué, séduit, à la merci de la belle.

Ce qu’il entendait était fort, doux et merveilleux, reposant et tellement suggestif qu’il s’en trouvait inspiré et littéralement fasciné. Elle chantait :

 

Mon cœur est un cor suisse au brame si étrange et

Beau, et si profond qu’il emplit les reculées de toute

Ma vallée, de tous les monts, les pics du monde entier.

Le firmament est trop étroit pour accueillir un chant

Si grand. Mon cœur est un immense cor des Alpes et

Puis encore une trompe, un buccin, un olifant au son puis-

Sant au son si fort, si doux, qu’il peut aller à l’infini.

Je suis ce cœur qui bat, qui chante. Je suis ce cœur qui

Veux s’emplir de ta présence, ce cœur qui bat, qui bat.

Que faire de ce débordement de tendresse ? Dis-moi !

Tu peux jouer de moi. Je serai ton rouet, et le coton fi-

Lé selon la tradition servira de tissu qui garnira les crè-

Ches : mille agneaux y joueront, gambadant jour et nuit.

Ma pudeur est un orgue : son clavier, ses touches tel le

Chat aiment la caresse et conduisant ta main , te guidant,

Te donnant le tempo, formera dans l’azur un fruit mur au

Jus si délicieux qu’il enivre les anges et même les nuages

Qu’au détour du vent follet, la nature a voulu pour le

Plaisir complet de notre humanité : grâce lui soit rendue !

 

Philomène perdit conscience et contrôle. Et quand il s’éveilla il fut surpris et heureux de voir son amie d’enfance penchée sur lui. Il avait un peu froid. Reltlisch lui dit : « ne t’inquiète pas, je t’ai retrouvé frigorifié, mais maintenant tu vas bien, je t’ai réchauffé et tu vas t’en sortir ! »

Philomène se laissa retomber dans un sommeil réparateur. Le fourneau chauffait, le grand chien Saint Bernard de son amie lui léchait les mains, il pouvait se reposer sans craindre le retour de la bacchante ni du Tschäggättä.

Cependant, il se rappelait comme dans un rêve de la toute dernière épreuve que lui avait soumise la bacchante : trouver dans son chant le message caché… avait il franchi ce dernier obstacle ? Il se remémorait parfaitement le texte du chant de la baccante... il le voyait littéralement inscrit dans sa mémoire visuelle...Il se souvint alors que Cli Mou était un lieu difficile à trouver, qu’il avait du explorer les divers sens possible de ces syllabes, par exemple, qu’elle soient le début d’un nom complet, comme Climat Mouvant ou encore … Et brusquement, le bouquet de genépi lui tomba des mains : il savait. Et s’il savait, c’est qu’il avait réussi…le premier morceau de chaque mot pouvait se transposer, par exemple en "premier mot de chaque vers"... Il essaya et fut assez content du résultat.

Depuis ce jour, une distillation particulière prospère dans une vallée discrète. Son produit rend heureux la fraction d’humanité qui la consomme avec modération. Et pour Philomène et son amie de cœur, c’est plus qu’une révolution : le monde est véritablement changé : ils s’aiment !

Fin