L’édifiante histoire de Ki, de Ka, du cajou et du coco.

 

Conte du sage Miangil après sa prise de saké.

 

Il était une fois un jeune homme aux cheveux de jais et à la peau dorée qui portait nonchalamment le nom de Ka (ce qui dans la belle langue de ses ancêtres signifie littéralement « celui dont l’érection matinale fait pâlir le bananier »). Il honorait ses parents et ambitionnait de les étonner par ses exploits futurs. Il serait chauffeur routier. Futurs, car pour l’heure, il s’adonnait à son sport préféré : le hamac de sisal tendrement oscillant entre un cocotier et son frère, un autre cocotier.

Aux alentours, la sylve sommeillait dans sa nonchalante moiteur.

L’eau partout présente hésitait entre tous ses états.

Sous les feuilles vernissées, avide d’ombre et de quelque relative fraîcheur, Ka rêvait de son destin.

Il se voyait au volant d’un énorme camion dont les roues franchissaient les abîmes et les combes, se riant des tourbières et taquinant les ravines.

Sa puissance était telle que la chaleur et la torpeur du moment faisaient place au vent du voyage qui lui procurait sa douce caresse et le berçait dans son hamac de nuages.

Roulant, en songe, de monts en pics, il se plongeait tout entier dans son voyage, délecté d’espace, enivré de vitesse.

Ce qu’il ne savait pas, ou peut-être le savait-il ? C’est que le djennoun  Al Gaharta guette les rêveurs. Et quand il surprend un être absorbé par ses songes il s’empare de son esprit et s’en repait avec la volupté perverse d’un glamide.

Ici, je vous dois quelques explications.

Dans la forêt subtropicale humide, les champignons se sont développés sans entrave. Certaine espèce réputée hallucinogène, Ammanites Narellus toxicam a donné naissance sous l’effet de diverses drogues plus ou moins douces, aux djennouns. Ces entités sylvestres vivent dans les replis de l’âme des êtres à sang chaud, ou, à défaut lorsqu’ils ne trouvent rien d’autre, dans les bogues du cajou. Et notre rêveur se trouvait précisément en train de déguster béatement, de mâcher avec volupté une pleine poignée de noix de cajou. Son transport de papilles et le plaisir absolu qu’il tirait de ne faire absolument rien d’autre que rêver et manger en faisait la proie idéale pour le terrible djennoun.

Il s’endormit sans méfiance.

Cependant qu’il dort et que la vie suit son cours, que la forêt croît et verdoie, que les larves rampent, pullulent, que les oiseaux pondent que l’air moite psalmodie sa myriade d’insectes bruissants et avide, le djennoun vaque dans les courants brumeux qui circulent mollement entre les frondaisons. Les couleurs et les parfums pétroliers des fantasmagories paris-dakariennes des pensées de Ka l’attirent irrésistiblement.

Il s’introduit sans trop de peine dans la narine du flemmard béat et commence son travail.

Tout d’abord il se met lui même au volant. Narine irritée, ça éternue sec.

Dans une absolue et fatale absurdité, le véhicule de rêve fonce droit au but : le tronc millénaire et placide d’un baobab gros et peu enclin à la souplesse. Plaies et bosses ou coma, allez savoir, mais chez notre petit Ka, ça flotte un peu et ça hésite entre torpeur et angoisse. On a beau être habitué au rêve, un cauchemar est un cauchemar.

Mais le djennoun continue sa rumba. Il s’est introduit dans les replis de l’âme de Ka. Et c’est maintenant lui qui batifole au milieu du désert ou du désir, va savoir Charles !

Et pendant que le héros tournoie, s’emberlificotant dans son hamac plusieurs fois entortillé, survient une jeune et ravissante jeune fille répondant au nom de Ki (ce qui, dans sa langue ancestrale, signifie littéralement « celle pour qui tu découperait ta propre mère en souchis » ) Elle a la peau blanche comme le lys, les yeux en perles de jaspe et ses cheveux d’ébène ont des reflets bleutés, la courbe de ses hanches est flexible comme la tige gracile du nénuphar royal. Sa voix caresse le tympan comme une liqueur fraîche apaise le gosier de l’assoiffé.

Elle arrive donc. Elle observe et constate.

Or il se trouvait que parmi les projets de Ka, Ki tenait une grande place. Mais sa situation actuelle, bien qu’il eût de qui tenir ne le présentait pas sous son jour le plus fier. Cependant le djennoun qui commençait à s’ennuyer dans les fantasmagories diésélistes de son commensal à demi embaobabé aspire, donc, à changer d’hôte et guette l’instant divin qui pousse la belle Ki à porter à sa pulpeuse lèvre… vous l’avez deviné, une noix de cajou que depuis sa venue elle couve d’un œil concupiscent.

Et hop, elle l’avale et c’est elle qui instantanément se trouve saisie d’un feu intérieur à la fois dévastateur et irrésistible. Et la voilà qui se meut, qui tournoie en retroussant élégamment ses doigts et ses mains, compensant brillamment l’absence de musique par un suave chant scandé de claquements de doigts et petits bruits de bouche. Sa danse s’accompagne d’un léger courant d’air qui soulève ses légers voiles. A ce courant d’air assurément, le djennoun n’est pas étranger. Il se complait davantage à ce rêve–ci qu’à celui, trop routinier du routier. Mais quand on est un djennoun, on se doit de faire son métier. Et le sien est de mettre ses victimes dans le plus parfait embarras. Tournoyant sous son emprise, plus que de raison, la belle Ki choit sans grâce sur le hamac déjà fort sollicité par le corps de Ka qui se désentortillait à peine. Et les voilà tournoyant, ficelés, étourdis et fagottés.

C’est l’instant que choisit le premier cocotier pour exprimer sa protestation en projetant sa progéniture vers le sol. Rude choc sur la calebasse de Ka qui cogne le crane de Ki qui recrache son cajou. Je vous le repasse au ralenti. La noix choit, arrive brutalement au contact de la tête du héros malchanceux. La bosse consécutive au choc n’a pas encore eu le temps de se former que le mouvement imprimé à cette tête au cou relativement flexible, heureusement d’ailleurs, car cette relative souplesse amortit un peu le choc initial, (mais ceci est une autre histoire : je vous la conterai une autre fois peut-être…) le mouvement de la tête de Ka le projette assez vivement vers celle de Ki, laquelle en accusant réception de ce brusque contact ressent une émotion douloureuse qui lui contracte à la fois le gosier et l’épigastre. Mal à l’aise dans ce confinement exagéré, le djennoun, toujours à cheval sur sa noix de cajou entreprend donc une sortie sans dignité car accompagnée d’expectorations diverses dont je vous épargne la description. Mais revenons à une vitesse normale.

Le choc passé, nos deux héros à demi groggy se retrouvent allongés dans le hamac, ils se regardent, une langueur et une douceur étrange les saisit, et d’un commun accord, ils éclatent d’un rire perlé, puis rabattent chacun d’une main le bord du hamac sur leurs corps enlacés.

 Et depuis ce jour là, chaque jour le cajou enjolive la vie de Ki et de Ka. Mais pas le coco.

Fin