Une souris verte

 

Conte du sage Miarlin après sa prise de calva.

 

La souris courait sur son fil et sa queue oscillait de droite et de gauche, évoquant à la fois l’imminence des élections et celle d’une improbable érection… pencher, encore, pencher de plus en plus… mais de quel côté, gauche, droite ?

 

Pirlouan s’agitait sur son lit. Il gigotait et grimaçait, sur le bord de l’éveil, marmonnant et grognant. Brusquement, il ouvrit les yeux, un peu hagard. Quelque chose sur le bout de la langue. Il se rappelait un principe de sciences expérimentales, et comme une étrange évidence, trois mots s’imprimaient dans sa tête : loi de réversibilité …

Pourquoi ? Cette étrange pensée un tantinet incongrue lui gratouillait l’entendement et lui démangeait la méninge. Pourquoi son cerveau encore embrumé des vapeurs sulfureuses d’un alcool de pomme dont il avait abusé se mettait tout à coup à lui restituer un vieux principe positiviste, alors que, justement il s’aventurait en ce moment dans les méandres alchimiques des anciennes connaissances ? La magie, l’irrationnel l’art étrange des anciens druides l’intéressait de plus en plus et il dévorait les documents que sa soif de savoir lui faisait parcourir avec fièvre. Et surtout, il tentait des expériences qui auraient fait hurler de rire n’importe quel individu au bon sens normalement développé.

Tout avait commencé par cette rencontre dans le train. « Pardon ! Je peux ? » Avait-elle dit en tendant sa main vers un livre de contes de Brocéliande posé devant lui tandis qu’il était plongé dans l’évangile de Judas. Surpris qu’une fille si belle osât lui adresser la parole, il consentit benoitement. Et elle se mit à lui faire la conversation si agréablement qu’il en fut totalement subjugué. Comment réussit-elle ce tour de force de lui mettre en tête la comptine ? Et surtout de lui parler ainsi, précisément de ses préoccupations du moment ? Comment avait elle percé le secret de ses doutes et de ses espoirs ? Il n’en revenait pas encore. Pour un peu, il aurait admis qu’elle était tout simplement une fée envoyée sur son chemin par l’ineffable Merlin lui-même. D’ailleurs, elle avait un sourire enchanteur… Et il se la chantait sans cesse. (et il se la jouait aussi un peu)

Une souris verte

Qui courait dans l’herbe

Je l’attrape par la queue

Je la montre à ces messieurs

Ces messieurs me disent

Trempez-la dans l’huile

Trempez-la dans l’eau

Ça fera un escargot

Tout chaud

Message caché, transmutation… Pirlouan voulait comprendre et surtout essayer. Il avait posé partout des tapettes. « Ça va barder ! » Un malheureux rongeur avait paru outragé d’être lâché dans la pelouse, dûment ripoliné, huilé et baigné… rien de notable ne s’était produit. Ricanement du rationaliste qui sommeillait au cœur de Pirlouan. « Pauvre cloche ! » se disait-il. « Crétin crédule et gros naïf médiéval ! » Mais peut être la souris ne convenait pas, car elle n’était pas verte d’origine ? Une souris verte ! Ça n’existe pas ! Pourquoi pas une vache bleue ?... la publicité pour un chocolat lui revint… Suisse ? Ou peut être international : vas savoir Charles…

Tout à coup, son œil rendu un peu larmoyant par l’émotion (ou les pollens : le doute est permis) se posit, pardon posa, sur un magnifique et appétissant escargot qui poussait paisiblement sa sole humide sur la rampe de l’escalier.

Après un laps, et un battement d’escarbille, Pirlouan percuta. La secousse lui fit expectorer, et son dernier postillon sur l’un des appendices ultra-sensibles du gastéropode provoqua un brusque retrait. Pirlouan prit l’escargot par les cornes (il était temps) et parcourant à l’envers l’enfantine contine, commença à se demander comment rendre un escargot « tout chaud » ?

Illumination et sens commun : il se le mit en  bouche. 37 degrés Celsius constituaient incontestablement une chaleur inusitée pour un animal au sang froid réputé comme cet escargot qui n’en demandait pas tant ! Épanoui et béat, l’animal se laissa glisser dans une torpeur qu’heureusement, l’eau dans laquelle Pirlouan le plongeait ne dissipât point. Comme chacun le devine, avant l’eau était l’huile. L’escargot fut huilé. Et l’incroyable se produisit. Rendu gras, il s’échappa des doigts de son maître. Maître : l’était-il au fait ? Et d’un bond involontaire se retrouva au milieu d’un cercle de beaux parleurs qui vitupéraient sans vergogne, avinés et oscillants, au milieu d’un champ de foire à demi désert.

Tous avaient la langue bien pendue et le gosier si pentu qu’aucun liquide n’y résistait. Cependant, l’évènement les laissa cois. Sidérés et béats : au milieu de leur cercle, dans le gazon obstiné bravant le désherbant municipal, entre les pieds odoriférants de Gwen le vieux et de Meredith le sage, un mustélidé facétieux courait et filait instantanément dans un trou miraculeusement apparu sous le sabot du cheval du fossoyeur. Cheval qui d’ailleurs ricanait sans vergogne.

Pirlouan était comblé : il avait décrypté, compris et mis en œuvre une énigme que bien des sages allaient désormais lui envier. Transformer un escargot en souris ! et en souris verte de plus ! Pas facile hein ?

Et tout en sirotant son cidre brut, il en vint à penser : mais qu’est-ce que je pourrais bien faire de çà ? Ce qui lui agaçait la méninge, c’était l’impression d’inachevé. « ces messieurs me disent… » ruminait-il. Or, tandis qu’il somnolait, un couple de tourterelles flirtait dans le châtaignier au dessus de sa tête :  l’inspiration lui vint et l’éveil le conduisit à déposer sur son calepin un de ces textes poético-champêtre dont il agrémentait parfois ses courriers : voici ce que pondit sa main, presque à son insu et par inadvertance :

 

Comme fétu de paille au sein d’un tourbillon mon âme se blottit et doucement tournoie : j’observe et j’écoute les oiseaux. Le vertige de l’amour et un désir ardent envahit tout leur espace. Et leurs chants délicieux peuple l’air du soir de mon entendement. Laissant sur le pré tous soucis, j’aimerais comme ces tourterelles, m’envoler et, échanger de chastes baisers sans penser à demain. Désirs et plaisirs assouvis, échangés, pudiquement exprimés dans les trilles d’une belle enfilade sonore qui dure à l’infini. Joie sauvage et totale des sons harmonieux, accordés à l’élégant mouvement de l’aile et de la queue qui plonge sans résistance dans l’air : formes parfaites des rémiges, beauté sobriété

Dans l’intimité chaude et le nid accueillant d’un plumage qui se laisse lisser par le bec délicat, inlassablement, encore et encore, toujours plus exigeant, pour donner à la plume toute son élégance. et enfin, jaillissant des tréfonds de leur gorge, un chant troublant et doux, faisant trembler poitrines et ventres, donnant tout le plaisir d’une nature innocente à mon oreille attentive. J’aimerais, je veux partager avec vous, avec toi ce bonheur que dame nature réserve à ceux qui s’éveillent sans tarder, le plus souvent possible, dès potron-minet : le monde appartient à qui se lève tôt.

 

Un peu niais, certes, mais charmant non ? se disait Pirlouan. Je vais l’envoyer à quelque belle qui, me trouvant presque génial s’en trouvera certainement bien disposée à mon égard… Il spéculait déjà quand tout à coup la souris surgit de dessous les frondaisons. Oui, la verte ! et elle se mit à ronger le papier, le travaillant si prestement que Pirlouan n’y put mais. Le résultat fut étrange : la souris avait simplement coupé et mis à la ligne. Pas regardant, Pirlouan le relut et décida que c’était aussi bien ainsi. (il pensait à sa mère qui lui avait patiemment enseigné l’abécédaire et lui faisant mentalement part de son étonnement à propos d’un animal arborant non seulement un teinte pour le moins insolite, mais de surcroit capable de triturer un texte : « mère ! elle lit ! » )

 

Comme fétu de paille au sein d’un tourbillon

mon âme se blottit et doucement tournoie : j’observe et j’écoute les oiseaux.

Le vertige de l’amour et un désir ardent envahit tout

leur espace. Et leurs chants délicieux peuple l’air du soir de

mon entendement. Laissant sur le pré tous soucis, j’aimerais

comme ces tourterelles, m’envoler et, échanger de chastes

baisers sans penser à demain. Désirs et plaisirs assouvis, échangés,

pudiquement exprimés dans les trilles d’une belle

enfilade sonore qui dure à l’infini. Joie sauvage et totale

des sons harmonieux, accordés à l’élégant mouvement de l’aile et

de la queue qui plonge sans résistance

dans l’air : formes parfaites des rémiges, beauté sobriété

dans l’intimité chaude et le nid accueillant

d’un plumage qui se laisse lisser par le bec délicat,

inlassablement, encore et encore, toujours plus exigeant,

pour donner à la plume toute son élégance.

et enfin, jaillissant des tréfonds de

leur gorge, un chant troublant et doux, faisant trembler poitrines et

ventres, donnant tout le plaisir,

d’une nature innocente à mon oreille attentive. J’aimerais,

je veux partager avec vous, avec toi

ce bonheur que dame nature réserve à ceux qui s’éveillent

sans tarder, le plus souvent possible,

dès potron-minet : le monde appartient à qui se lève tôt.

 

Pirlouan prit son texte et le porta à ses lèvres avec l’enthousiasme et la joie d’un enfant qui réalise son premier bonhomme têtard. Mais aussitôt, dans un éclair bleu, la souris verte qui était assise sur son genou se transforma en une merveilleuse jeune fille, blonde aux yeux vert-bleu, et elle lui dit à l'oreille: "Lis moi ce texte en passant une ligne sur deux mon chéri !" Ce qu'il fit... étonné lui-même de ce qu'il entendait. le sourire radieux, la belle entoura aussitôt de ses longs bras gracieux son vieux cou tanné de soleil. Leur baiser doucement inaugurait une ère nouvelle…

À ce moment et bien sûr à son insu, un autre escargot commençait son ascension de la chaussure de Pirlouan.

Mais ceci est une autre histoire.

Fin