Comment le prince El Galadri tira la princesse Sharzad des griffes du roi des nains

 

Conte du sage Ben Gagil après sa prise d'Arak

 

 Dans un riant oasis perdu du grand erg oriental, un prince, gentil, mais flemmard, couché sur un sac de dattes séchées s’ennuyait comme un rat palmiste récemment décédé. Bien bâti, le regard bleu et le turban bien tourné, il avait l’élégance nonchalante du chevalier berbère en quête d’aventure. S’adressant à son cheval qui, soit dit en passant, s’ennuyait presqu’autant mais ne tenait pas plus que cela à s’engager dans un effort que le soleil implacable eût rendu pénible, le prince dit : « mon bon Halifax, il nous faut rapidement trouver une activité sympa, sinon, je sens que la vie va devenir insipide comme vieille farine sans sel ». Sur ce, il encocha une flèche et l’envoya en l’air, histoire de trouer l’azur qui dardait trop chaleureusement sur les simples mortels de ce havre encore épargné par les trépidances de la vie moderne.

Or, la flèche atteignant son acmé amorça sa descente et se trouva croiser le chemin d’un vieux pigeon voyageur qui portait un courrier. Par un hasard étrange, c’est le courrier qui fut enfiché et redescendit prestement vers le sol, attirant l’attention du prince au moment de son atterrissage. Levant son regard, ce dernier la main en parasol au dessus de ses yeux nota in petto que le volatile effarouché traçait à tire d’ailes, droit vers le nord. Reportant son attention vers la flèche, notre godelureau s’empara du parchemin et se souvint qu’il ne savait pas lire. Il en approcha donc le contenu de l’œil de son cheval qui se mit aussitôt à murmurer à l’oreille de son maître.

Une parenthèse s’impose ici qui donnera au lecteur une des clés de ce mystérieux succès des cavaliers berbères : de tout temps, ils surent s’entourer des meilleurs chevaux, la plupart sachant lire et parler couramment plusieurs langues. Halifax répétait donc fidèlement à son maître ce qu’il avait envie de lui taire pour éviter les ennuis, mais on ne se refait pas… Pur sang de devoir il était et resterait jusqu’au bout de son service auprès du maître qui, pour la peine lui donna une poignée de dates à grignoter.

Le message était obscur : une certaine Sharzad, princesse de son état, réclamait sur un ton tragique qu’on vint la délivrer de sa captivité dans une tour des monts cendrés. Encore fallait-il situer ces monts… El Galadri se souvint alors qu’une grande tour se trouvait au nord, dans les monts tout couverts de cèdres bleus : son cheval avait mal lu ! au lieu de « cendrés », il fallait peut-être lire « cédrés » ? La perspective de sauver une princesse galvanisait le jeune homme et il se mit en selle, non sans avoir pris quelques précautions et provisions d’eau, de vivres ainsi que tout son armement. Halifax trouvait d’ailleurs l’ensemble un peu pesant et ne se gênait pas pour protester entre ses dents, menaçant vaguement d’un arrêt de travail si les poses n’étaient pas respectées selon le protocole des écuries royales. Le prince lui flatta l’encolure et promit double ration de dates si on arrivait avant la fin de semaine. Et les voilà au petit trot sur la piste, chaque pas faisant voleter le sable fin, et tinter l’atmosphère surchauffé d’un son hypnotique qui, peu à peu et pas à pas, endormit le cavalier. 

Une secousse plus violente que les autres le tira brutalement du sommeil. Halifax s’était arrêté devant un palmier au tronc bouffi et au feuillage à demi desséché. En fait, il devisait avec un être improbable, digne d’un mauvais roman de seconde zone, gris et sournois, et qui semblait vouloir se faire transporter gratis. « t’as pas un poulet rôti ? » psalmodiait la créature. « Hé là ! pas question » dit le prince. C’était sans compter avec le sens social et le bon cœur de son cheval… Et voilà qu’un certain Huk se hissait, alerte et sournois sur la selle devant le prince interloqué. « Tu aurais pu me demander mon avis ! » criait El Galadri. Dans un hennissement moqueur et tendre, Halifax répondait tranquillement : « quand on roupille devant le danger, on n’a pas son mot à dire… »

Et le prince in petto reconnaissait qu’il avait évidemment manqué de vigilance.

Ils entraient dans le grand erg et ce n’était pas le moment de se chicaner, car ici, la nature ne faisait pas de cadeau. D’ailleurs, après une affreuse journée de soif et de transpiration, la barkhane sur laquelle ils batifolaient se mit tout à coup en vrille et engloutit tout le monde sans distinction de classe ou de religion. Crachant et soufflant, le plus léger donc Huk sortit le premier, repéra le carquois d’El galadri et se mit à tirer dessus dans l’intention de le revendre. Le prince ne supportait pas qu’on touche à ses affaires. Il sortit du sable et courut sus au farfadet. Ce dernier se tournant dit : « on devrait peut être sortir ton bourrin de ce tas de poussière ? » Malgré la soif et la fureur, le prince reconnut le bien fondé de cette assertion et se mit en quête du cheval enfoui. Huk, encore lui, vit une oreille dépassant d’un repli de sable et se mit à chanter dans ce creux une complainte de son cru. Laquelle était si intolérable pour n’importe quel mammifère que dans une gerbe giga, Halifax sauta hors de sa prison de sable en hennissant de manière si lugubre que toutes les vipères à corne qui hibernaient aux alentour décidèrent immédiatement de migrer bien plus à l’est. « Ah te revoilà ! flemmard ! » dit le prince. Outré de l’injustice du propos, Halifax entama une longue période de bouderie qui se prolonge de nos jours encore : on n’entend plus beaucoup de chevaux parler !!! Et ils reprirent leur route sous le cagnard, langue gonflée, souffle court, la peau rouge et pelant par plaques chez le prince, le poil si sec qu’il tombait par touffe chez Halifax, ils se trainaient tous trois comme des lombrics asthmatiques au sommet d’une dune. « Eau » ? dit Huk. « Mirage ! » ricana Halifax. Mais Le prince réalisait que c’était vraiment la boucle d’un fleuve qui venait lécher le sable et leur tendait les bras. Ils s’y jetèrent avec volupté et burent sans modération !

Pendant ce temps, la princesse, énervée, tournait en rond dans son donjon. Elle trouvait que les secours tardaient un peu. Les princes, s’il en existait encore étaient vraiment en dessous de tout. Pas fichus d’arriver à l’heure ! Elle décida donc de prendre les choses en main et se mit en petite tenue pour faire de l’oiseau-stop. C’était une de ses amies, apprentie sorcière qui lui avait appris ce geste au charme puissant et peu connu. Voyant passer dans le ciel un aigle géant, elle leva son pouce en l’agitant horizontalement. L’aigle se rangea docilement sur le rebord de fenêtre. Sharzad, lui entourant le cou de ses jolis bras, lui dit un mot gentil lui fit un câlin. Ces manifestations de sympathie suffirent apparemment à convaincre l’imposant volatile de la prendre sur son dos. Il s’envola donc avec elle. En réalité, pour comprendre ce comportement étonnant, il suffit de savoir que l’aigle avait fumé une dizaine de pétards, donc il était complètement stone et ne contrôlait plus ses actes et volait en zig zag.  

Pour couronner le tout, la gueuse était plus dodue qu’il n’y paraissait, et l’oiseau, bien que puissant, toussant comme un tuberculeux, se mit à perdre de l’altitude à une allure inquiétante. Dans un réflexe ultime et salutaire, voyant un fleuve, il décida que l’eau amortirait la chute. Dans une double gerbe à l’orbe majestueuse, suivie d’un plouf sans aucune élégance, l’oiseau et sa passagère à peine vêtue se retrouvèrent les pattes en l’air tout près d’El Galadri et son équipage qui, tout éclaboussés en restèrent diversement émus, ne goûtant qu’à demi cette intempestive intrusion sans toutefois dédaigner d’admirer les formes de la belle.

La situation était délicate. Le prince et la princesse réunis dans des circonstances imprévues, chacun des deux à son désavantage se réfugie dans une prudente expectative et malgré les coups d’épaule suggestifs d’Halifax pour inciter El Galadri à se déclarer, ce dernier continuait à aiguiser ostensiblement son épée tandis que Sharzad se faisait les ongles en pestant contre les conditions d’hygiène de ce campement décidément indigne d’elle. Le roi des aigles, quant à lui attendait à l’écart. Huk, qui n’avait jamais vu d’oiseau de cette taille, le contemplait en imaginant la quantité de viande qui en résulterait une fois cuit à la broche. L’aigle un peu télépathe, capta cette pensée culinaire et en conçut une froide colère. Il n’eut qu’à tourner quelques instants ses yeux (d’aigle justement) vers le farfadet pour le dissuader.

La nuit engloutit toute vision, chacun ou presque s’endormit. Presque ? Sharzad en profita pour s’éclipser sur l’aigle qui se contentait cette fois de voler bas. Fataliste, Halifax ne jugea pas utile de réveiller son maître. Au matin on constata l’absence… Le prince furax et un peu humilié se vengea d’un coup de pied au derrière sur le farfadet et d’une claque sur la croupe du cheval qui ricanait bêtement. Ils repartirent au petit trot, sans se soucier de l’environnement et ce fut leur perte : un filet s’abattit en sifflant, ficelant le prince et le farfadet. Halifax, vexé depuis la claque, poursuivit sa route, faisant mine de rien et malgré les cris de cochon du pauvre Huk. Les nains, car c’était eux, se firent une joie de molester leurs prisonniers et les emmenèrent prestement, en laisse et à la queue-leu-leu dans leurs trous. C’était sans compter avec la ruse du farfadet qui, au détour d’une galerie disparut sans laisser d’adresse. Le nain de queue se trouva botter le train de celui de devant qui lui retourna un formidable bourre pif. Après la bataille, il manquait à chacun la moitié du chignon et leurs yeux ressemblaient à un œuf mollet pas trop cuit. A l’arrivée, le roi des nains, mis au courant par le fayot qui tenait toujours El Galadri en laisse, coupa le premier en deux avec sa hache et transforma le second en crêpe d’un seul coup de masse. Ensuite, il saisit le prince par les cheveux et, le trainant comme un vieux sac, l’emmena près d’un anneau de fer auquel il l’enchaîna illico après lui avoir collé un aller retour de sa terrible paluche habituée aux manches d’armes et d’outils les plus lourds.

El Galadri, rendu sourd par ce traitement n’entendit pas le bruit du galop d’Halifax et le cri de guerre de Huk, monté devant la princesse qui brandissait l’épée du prince : tiens ! en effet, la chipie lui avait empruntée en s’éclipsant l’autre nuit et il ne s’en était même pas rendu compte :  c’est malin !

Et la donzelle,  sautant à terre et faisant des moulinets provoquait le roi des nains en criant : « vieux bouc ! bats-toi si tu l’oses ! ». Furieux, le monstre leva sa terrible hache et hors de lui, visant la belle, il abattit l’arme avec une extrême violence… juste sur l’anneau qui tenait le prince captif. La belle avait anticipé, dirigé et habilement esquivé le coup. Et elle lança dans la foulée son épée au damoiseau. Pour dire qu’il était au pied du mur, il l’était bel et bien. Il lui fallait vaincre et convaincre… et vite ! Il se contenta de bloquer la poignée et de diriger la pointe vers le bonhomme qui chargeant tel un bœuf en rut, se retrouva empalé sur la lame, raide mort avant d’avoir compris ce qui lui arrivait.

Halifax pour une fois sortit de sa réserve et, entre ses dents pour ne pas être vu de la princesse s’exclama : « Bravo pour ce coup-là ! Je n’aurais pas fait mieux. » et il s’ébroua longuement, secouant ses grosses lèvres. La princesse, sous le coup de l’émotion s’évanouit, s’arrangeant pour tomber dans les bras d’El Galadri, tout alanguie. Comment lui redonner la santé ? Huk qui suivait de loin suggéra une tisane de thym. Mais ce fut encore Halifax qui eut l’idée ! «Elle manque d’air ! moi, j’essaierais le bouche à bouche… »

Et la technique s’avéra efficace mais lente : dès qu’il eut commencé, la jeune fille se mit à gémir, ce qui était un signe indéniable de reprise de conscience, mais alors, il cessait et elle retombait aussitôt, ce qui obligeait le prince à recommencer encore et encore. Puis, ils échangèrent enfin quelques mots gentils… Et de ce jour, plus jamais le prince ne s’ennuya, n’entendant même plus quand son cheval lui parlait, car il n’eut plus d’yeux, d’oreilles et de tous les autres sens que pour sa belle, mais ceci est une autre histoire qui vous sera peut être contée une autre fois.

FIN