Porter un secret

Ce n'est pas comme un bijou, mais ça se porte aussi, un secret. L'enfant tournait entre ses doigts la bague en vieil or, ornée d'une fleur à cinq pétales qu'il venait de découvrir au fond de la boîte à sucre dans laquelle sa mère rangeait les vieilles cartes postales reçues pendant la guerre. Soigneusement classées, ces cartes... deux piles, chacune d'une écriture et d'une provenance différente. Les premières, laconiques et répétitives, signées "Paul" venaient d'une ferme de Rhénanie et disaient invariablement, dans un français très rudimentaire: "ici, sa va. jé le tan lon. je tanbrace. ton mari". Le ton et la forme, les omissions et les silences disaient la terrible souffrance du prisonnier, loin de sa famille.

 

L'enfant savait déjà que ces cartes avaient été écrites par son père. Il retournait cependant dans sa main l'étrange bague et commençait la lecture des autres cartes, toutes signées d'un certain "Pierre". Ces cartes provenaient d'un stalag de Bavière. Plus longues, mieux écrites, elles semblaient cacher quelque chose... quelque chose que l'enfant découvrit peu à peu en lisant: Pierre était celui qui avait offert la bague à sa mère. Il se souvint alors que celui qu'il appelait "Parrain" qui était le frère de son père, avait, lui aussi été captif en Allemagne pendant le cinq années de la guerre. Il se plongea alors dans une profonde réflexion. Pourquoi Parrain venait-il si souvent à la maison? et pourquoi, quand Parrain venait, son père partait-il couper du bois, et ne revenait qu'à la nuit tombée, en sueur et les yeux sombres? Les lettres ne parlaient pas de cela Elles n'apportaient pas ces réponses que l'enfant aurait aimé avoir Elles parlaient de la vie au camp, du temps que l'on compte sans savoir pourquoi et de cette bague en vieil or trouvée un jour de grand froid dans la neige.

 

L'enfant était perplexe. Son père, si peu loquace avec sa propre femme, si mal à l'aise avec les mots, et cet oncle Pierre, si amical avec celle qui était sa mère. L'enfant se souvint soudain d'un évènement qui serait resté sans importance si ces lettres n'étaient pas venues réveiller l'étrangeté de cet incident en apparence banal. Pierre était venu, et comme à son habitude, Paul était parti en forêt. L'enfant était resté au salon avec son livre d'images. Pierre et sa mère étaient dans la cuisine, autour d'une tasse de thé. Soudain, l'enfant avait entendu des éclats de voix et le bruit d'une tasse qui se brise. Quelques mots lui étaient parvenus, chuchotés, mais tendus: "Je ne peux pas !" disait sa mère, "Non, tu ne veux pas !" disait son oncle, "arrête, je t'en supplie" pleurait presque sa mère, et ces derniers mots avant que son oncle ne parte en claquant la porte : "il finira par le savoir de toutes façons".

L'enfant songeait à ce jour et à la tête de sa mère, le visage plein de larmes, au dessus de l'évier.

 

Ce n'est que bien des années plus tard, à l'enterrement de sa mère, alors qu'il était devenu un homme au fait des passions humaines, des trahisons, des secrets que le visage de sa mère baigné par les larmes lui apparut à nouveau et que se leva le voile de l'évidence : Parrain et Maman s'aimaient.