Coïncidence maritime

Elle rêve...

L'après-midi, seule avec mon chat, après six à huit spécimens de soupirs, je m'endors. Il n'est pas interdit de rêver: je me paie donc une tranche de raz de marée, histoire de me hérisser l'estival. Comme la mer n'est pas loin, je décide d'aller lui rendre visite et prendre avec elle un thé; une heure passe. On sirote en silence, la mer et moi, quand tout à coup elle se met à hurler après sa pâtée. Je lui sers donc un peu de mon herbier sauvage, ce qui provoque chez elle un oubli passager de respirer. Normal : on ne respire pas la bouche pleine, n'est-ce pas? Je consulte alors ma trotteuse: c'est clair, net et précis, il faut que je m'éveille. Je quitte alors à regret mon désordre pour ouvrir un œil sur le matin nouveau : le monde m'apparait alors comme un daguerréotype. Il faudra que je m'applique à le coloriser car il est un peu trop gris.

 

Elle s'éveille.

Je brosse à peine ma tignasse blonde passe mon sweet moucheté, un short ultra court et je sors dans l'espace. Le soir semble couler autour de moi, torrentueux et presque chaud. Les spots du snack-bar-dancing déchirent élégamment les nuages épais. Je m'y rend comme une somnambule, presque à la brasse. M'installe en terrasse en respirant la plage....

 

Il rêve...

Il est temps alors de rejoindre la vie de mes rêves. C'est vers la mer et ses mystères, son mouvement, ses houles que je décide à l'instant de me tourner. Je vais même me payer une tranche de raz de marée! l'emportement... et je me laisse aller sans résister, bercé par l'eau, dans sa primitive et irrésistible puissance. Partie la tristesse entre les côtes ! ne subsistent que les soupirs, un, deux, trois soupirs, chacun plus profond, plus agréable que le précédent. L'euphorie n'est plus très loin. Et voici que surgit la petite sirène. Que lui dire? Je me sens un peu intimidé, moi qui ne dispose que de deux pauvres jambes pas très adaptées à l'élément liquide. Lors du dernier raz de marée que j'avais convoqué dans mes rêves précédents, il n'y avait pas de sirène... mais celle-ci est bien là, devant moi. Que faire? Décontenancé, je lui propose une tasse de thé. Et l'on sirote en silence... Interrompu par un cri qui jaillit, inattendu, de la gorge de la belle : elle se met à hurler après sa pâtée. L'insolite de la situation me saute aux yeux, sans pour autant me déstabiliser davantage. Après tout, nous vivons un rêve. J'ai tout de même une petite appréhension, car lorsqu'elle a ouvert très grand sa bouche, j'ai pu apercevoir deux rangées de dents pointues, tranchantes... peu compatibles avec un régime végétarien. Je regarde donc le bout de mes doigts; puis les yeux et les cheveux de la petite sirène, cherchant en mon for intérieur, un petit compliment de circonstance. "Nous sommes au milieu des algues : c'est un herbier sauvage, n'est-ce pas?" dis-je. Elle me regarde alors avec une note de convoitise et dit : "Oui, cela peut se consommer en salade pour accompagner..." Je frissonne un peu. Il faut sortir de ces tentations culinaires. Je risque alors un début de conversation sur le vent qui souvent nous emporte. La belle alors se détourne et plonge vers les abysses et je bénis sa goujaterie qui me permet d'échapper à ... je ne sais quoi. Le silence de la mer m'envahit alors tout entier, surprenant et reposant, après les péripéties bruyantes de la sirène affamée. Je me délecte alors de ce calme. Il me console de tout, même du désordre. C'est dans ce songe méditatif que je trouve enfin une paix relative. Ne va-t-on pas s'ennuyer un peu s'il ne se passe plus rien? j'en serais presque nostalgique de la sirène et du raz-de-marée...

Il s'éveille.

Légère gueule de bois... Au fond de mes pensées, le vert de l'amour maritime et profond envahit lentement ma conscience : cette sirène m'a ensorcelé. Je revois ses longs cheveux, ses yeux, verts, justement, oui : c'est cela le vert de l'amour. Ah ! que ne m'a-t-elle dévoré? Je m'apprête alors à plonger à mon tour. Il me faut la retrouver. Le jasmin de son parfum, la courbe de ses lèvres, sa silhouette gracieuse: je ne pense plus qu'à elle.

Je fais une toilette de chat, enfile mon jogging et je sors dans le soir déjà frisquet, au petit trot vers l'ouest... En passant devant le snack, je risque un oeil au bar. Pas de doute, elle est là.

 

Et je plonge alors sans espoir de retour... que le rêve à jamais se poursuive !