L'art d'apprivoiser

Elle est assise sur le trottoir, mince, noire et superbe dans sa petite robe rouge.

"Une tartelette aux amandes, moelleuse et bien dosée : pas trop de sucre, jaune mais sans colorant. Authentique, autant dire authentique. Voilà ce qui me ferait vraiment plaisir, mais ... à cette heure-ci tout est fermé... une cigarette ou une tartelette ??? je crois que je vais opter pour la cigarette.

Enfin, bon dieu, qu'il l'ouvre cette fenêtre ! Je commence à me geler le cul... Non, je commence pas. Je me gèle le cul depuis plus de deux heures, et c'est pas vraiment normal à cette heure. J'aurais peut-être du rappeler... mais ça n'aurait rien changé sur le fond. Je savais bien qu'il me faudrait attendre: la question que je me pose : pourquoi être venue attendre ici, sans manteau, plutôt que dans le hall de l'hôtel, bien au chaud devant un expresso? ... Avec une tartelette, ben tiens ! ... pourquoi?... La fenêtre éclairée, voilà pourquoi. Je n'ai jamais su résister à un effet de lumière. Pas plus d'ailleurs qu'à un mot gentil : quand il m'a dit que ses insomnies l'avaient repris, j'aurais du lui proposer ... je sais pas.... mais il y a eu ce discours de Charly et puis les salamalecs et merde ! ... J'en ai assez vu, je rentre ! ... Un tragique fossé culturel... Pourtant je ne refuse pas d'être apprivoisée. C'est à cause de la lune ; on aurait du aller tous ensemble regarder l'éclipse. ça nous aurait au moins réchauffé la rétine."

Elle s'éloigne.

 

C'est un homme à sa fenêtre, masqué par le store qu'il évite soigneusement d'agiter ; sa calvitie plus que naissante ne dissimule pas sa blondeur. Et son regard rêveur dénote une oreille attentive. Il écoute. Musical : pour lui le monde est une musique ininterrompue et variée. En parcourant la rue des yeux, il fait varier avec légèreté le rythme lancinant de sa main qui percute la tablette de fenêtre. Et c'est ce son de tambourin qui occupe son être secret : il se revoit enfant, plein d'espoir et de bonne volonté. Le présent ne lui est rien. Pour lui, ici, maintenant, c'est encore l'espoir qui vit dans son regard, qui s'enracine dans sa vision de demain. Son costume d'été, léger et clair s'agite un peu au vent du courant d'air qui lui suggère que l'homme n'est qu'un duvet dans le ciel de l'été. Et pourtant, le geste de ses doigts caressant ses rides frontales ne dissimule pas sa conscience exacte de la vie qui passe : simplement, le dérisoire dans la commissure des lèvres en fait doucement et presque subrepticement supporter le caractère inéluctable: un tout petit peu moins douloureux, grâce au sourire. "J'aurais peut-être dû lui ouvrir au lieu de laisser croire qu'il n'y a personne ici... mais trop lâche...ah, elle s'en va. "

L'homme referme le journal qui annonce une éclipse de lune.

"Ce salopard de Charly ! il a clairement fait allusion à ce site d'escortes. Et il a fallu que j'aille voir, que j'en aie le cœur net : ça ressemblerait plutôt à des œufs brouillés après avoir lu son annonce. Vague nausée. Décidément, je ne digère pas..."

Ils sont tous deux attablés à la terrasse d'un bar. Il cramponne sa chope de bière brune comme le forgeron son marteau, elle chipote une Margarita accompagnée de bretzels vieillissants.

"- Je ne savais pas que tu faisais ce genre de job.

- Si je te l'avais dit, tu aurais fais quoi ?

Long silence, gorgées plus ou moins sonores... petit soupirs.

- J'aurais sans doute pris la fuite...

- Tu vois ! et pourquoi crois-tu que je sois ici, là, maintenant ?

- Sais pas. Tu veux que j'avale ça comme ça, sans rien dire ?

- Non, je veux seulement que tu essaies de comprendre... et peut être que notre histoire change la donne.

- Ah, alors pourquoi tu as laissé ton annonce ? Il y a deux mois qu'on se connait.

- Tu aurais préféré ne pas savoir ?

- Peut-être, sans doutes même, oui. Mais c'est trop tard. Je te vois maintenant comme une sorte de bête sauvage : tu me fais peur !

- Justement : apprivoise-moi !

Le garçon vient enlever les verres.

- Excusez m'sieurs dames, on ferme. Je vous encaisse ici ?"

 

Un square avec espace de jeux pour enfants, des jumeaux métis d'environ quatre ans au toboggan, le même couple un tout petit peu plus vieux, lui toujours aussi blond, elle plus que jamais ébène panthère. Ils se tiennent la main sur un banc.

- Tu as presque réussi mon chéri !

- Réussi quoi ?

- A m'apprivoiser ...

- Pourquoi "presque" ?

Long silence meublé de rires d'enfants et de bousculades batifolantes.

- Parce que souvent, j'ai encore envie de te mordre !!!

Ils s'embrassent.