R... comme Ravauder

Ma grand-mère est assise près de la fenêtre de la pièce commune. Près de la fenêtre parce qu'il y fait bien jour. Elle est également dos au "fourneau" que j'affuble de guillemets car il s'agit en réalité d'une cuisinière à bois installée dans la grande cheminée. La position lui donne à la fois la douce chaleur du feu et la belle lumière du soleil : la fenêtre donne sur la vallée que la maison domine tout en donnant l'impression d'être blottie dans un creux qui lui épargne les giffles du vent. L'automne est là et, pendant que tous les travailleurs vigoureux, hommes femmes, jeunes, sont partis "ramasser les patates" -entendez qu'ils récoltent les pommes de terre- , elle s'active à réparer les vêtements. "Je dois ravauder ton tricot, vas le chercher." : c'est ainsi qu'on nomme le pull de grosse laine brute, blanche et brune, cardée, filée au rouet et tricotée par ma mère, mais que les épines de prunelliers ont malmené au passage. "..et tu prendras aussi tes chaussettes." Oui, elles ont presque toutes un trou au talon.

Et la vieille dame ajuste ses lunettes, ouvre sa boîte à ouvrage. Sur ses genoux, elle a son grand tablier bleu. Elle prépare ses aiguillées de laine, mais c'est moi qui dois les enfiler : malgré ses lunettes, elle a un peu de mal à distinguer le chas. Chaque aiguille est piquée dans un coussinet. Les pelotes multicolores sont rangées, une autre boîte contient des bobines de fils de différentes tailles et de toutes les couleurs. Et un objet fascinant retient plus que tout autre mon attention : un œuf de bois lustré. Elle le glisse dans la chaussette pour donner forme et volume à sa réparation. Elle enfile son dé de métal blanc au bout de son majeur, pousse l'aiguille, passant la laine et la repassant, elle construit un beau quadrillage, un tissage habile qui comble solidement le trou. Ne pas oublier un nœud bien costaud pour terminer...  Parfois, elle ne trouve pas la bonne couleur, ou le bon diamètre de fil : qu'à cela ne tienne ! pourvu que ce soit bien rebouché. Les chaussettes dans les souliers ne se voient pas.

Pour le gros pull, elle va utiliser une autre technique : la laine épaisse et irrégulière ne rentre pas dans une aiguille à repriser. C'est au crochet qu'elle rattrape, rafistole, répare et rajeunit d'une main habile tous les accrocs. Et le voilà comme neuf ! "Celui-ci te feras bien l'hiver".

Aujourd'hui, au 21 ème siècle, le moindre défaut condamne le vêtement à la relégation. Et qui saurait encore ravauder?

T...comme Toilette

"C'est demain dimanche. Vous allez faire une bonne toilette". Maman nous prévient et elle va chercher le cuveau de bois préposé à divers usages, dont celui-ci... Tout d'abord, elle dégage de la place au milieu de la cuisine en poussant table et chaises sur le côté, puis elle étale un grand drap usagé sur le plancher, et enfin elle y pose le cuveau.

Auparavant, elle a poussé le feu dans la cuisinière, de façon à chauffer l'atmosphère : il règne une douce chaleur dans toute la pièce. Elle prépare un plein seau d'eau froide qu'elle est allé remplir à la fontaine avant de le déposer à côté du cuveau. Elle tire un broc d'eau chaude du réservoir de la cuisinière. Puis elle dose les deux liquides de manière à obtenir une eau tiède dans le cuveau. "Déshabille-toi!"

Tout nu, debout dans le cuveau, je suis un peu frissonnant. Maman me frotte bien partout avec un gant de toilette bien rêche, adouci par la mousse du savon de Marseille dont le parfum persistera, même après avoir reçu l'eau de rinçage sur la tête, ruisselant sur tout mon corps... "voilà, tu sens bon le propre !"

Elle me bouchonne avec une serviette "pied de poule" et m'enveloppe ensuite dans une grande serviette éponge.

Elle a préparé mes habits propres et m'aide à les passer.

"Ne traîne pas ! tu risque de prendre un coup de froid !"

"Jeannine ! prépare-toi, c'est ton tour !"

Et le rituel se perpétue chaque semaine. Les jours d'hiver, la vapeur et la buée envahissent la cuisine et viennent troubler l'atmosphère de notre intérieur douillet.