S comme Séparation

Pour chacun d'entre nous, la vie passe par des séparations décisives qui nous obligent à quitter un monde pour s'ouvrir à un autre, plus complexe, plus riche, mais surtout inconnu donc inquiétant pour passer au stade suivant. Ce passage s'accompagne de douleur, solitude, angoisse... et oblige à inventer de nouveaux équilibres plus larges, plus ouverts, ce qui n'exclut pas des tentations régressives, des envies ou des actes visant à retourner vers l'infantile...

La première séparation, la naissance sépare le fœtus du placenta qui lui fournissait oxygène et nourriture. Le nouveau né est expulsé hors du logis idéal, chaud, confortable dans lequel il était oxygéné, nourri, bercé de mouvements et de sons familiers et rassurants. Cette coupure lui permet de respirer, de vocaliser, de se nourrir volontairement, d'évacuer ses déchets, et de gouter les plaisirs liés à ces activités nouvelles.

Puis l'enfant vit de manière fusionnelle avec sa mère et doit subir, pour entamer une relation avec les autres, l'intervention séparatrice d'un père (ou de celui qui en tient lieu), tierce personne, donc, qui l'oblige à quitter la relation duelle et à s'attacher à d'autres : il apprend à diversifier et à contrôler ses élans affectifs, à traiter avec autrui. Il abandonne la fusion pour découvrir la joie d'aimer toute sorte d'autres interlocuteurs.

L'adolescence sépare le jeune du cocon familial, lui ouvre la voie vers une pensée indépendante, un choix personnel de valeurs, en même temps que des expériences affectives nouvelles. L'ado se sépare de l'enfance, quitte ses certitudes et son confort affectif. Il doit abandonner les valeurs données par sa famille pour reconstruire les siennes propres. Il gagne en liberté ce qu'il perd en confort.

Les étapes qui suivent, celle de l'étudiant qui quitte le domicile familial et son confort matériel pour apprendre à gérer son temps, son espace, ses ressources et ses dépenses, puis la fondation d'un couple, d'une famille, voire le choix d'une vie solitaire, le déroulement d'une carrière sont autant d'occasions de séparations et d'unions ou de réunions. Dans l'âge adulte, les occasions de séparations abondent. Les divorces, les mutations, en sont autant de cas, toujours plus ou moins douloureux, mais souvent constructifs quand les émotions négatives se calment. Chaque fois se rejoue le scénario, ravivant les douleurs et appelant à inventer un nouvel équilibre, avec les autres et avec soi-même.

Car en effet, ce qui sépare oblige ensuite à ré-unir. Ainsi, pour bâtir du commun, du collectif, de l'humain, il faut assembler des pièces bien distinctes, bien identifiées, donc clairement séparées.

Je me dois enfin d'évoquer l'ultime séparation qu'est la mort. Elle partage son caractère définitif avec certaines étapes précédentes : la coupure du cordon et la perte d'êtres chers, mais aussi les mutations irréversibles que sont les transformations dues à l'âge. Mais chaque séparation prépare les suivantes. Je me sens plus fort pour affronter la dernière, sachant que comme pour les précédentes, je ne connaissais pas ce qui allait arriver, mais que j'en suis sorti grandi à chaque fois.

Quand ma mort viendra, je voudrais que ceux qui restent ne pleurent pas cette chance que j'ai de pouvoir m'élever une fois de plus...

S comme Sons

Doux bourdon qui sourd entre lèvres closes,

Aquarelle de voyelles en modules

et volutes amplifiées ou filées,

Gratte-nuque et souffle-cheveux,

Vertigo vibrato allegro,

opaline ou violine tintinnabulant,

généreuse envolée de nuée...

Ainsi sont certains sons

Durs ou doux, lisses ou purs, aigus,

crissants, primesautiers

ou graves et lourds tambours

de primitif ballant qui nous laisse un peu gourds.

Il est des sons sauvages et il nous faut les visiter

comme on se rend au zoo:

de leur ménagerie je construirai les bruits.

En brusques chapelets quand ils tohubohutent

on ne peut en tirer qu'un paquet d'hétéroclites sensations.

Et parfois la passion, et toujours la patience en font une musique.

Et les sons d'une voix naissent au creux d'un mystère

aussi tendre, aussi rond,

que l'oeuf est modulé comme un o comme l'eau.

J'entends sur un palais se délier la langue.

Le palais, demeure de prince

la langue, véhicule de la pensée.

Des voyelles aux consonnes, mesurons la distance:

celle de la matière aux compagnons qui la sculpte.

S siffle, T tranche, R roule, P pète, K éclate et L lisse.

Des aspérités complexes se dessinent dans l'espace sonore,

me permettant d'y glisser quelque sens.

La richesse du monde d'oreille se complique

en fioritures frisées qui gazouillent autour

d'un nombril de tam-tam.

T comme Travail

Ce mot renvoie à l'activité humaine créatrice. Ce passage d'un objet d'un état à un autre et qui nécessite des efforts vise un but nécessitant de surmonter des résistances. Comme doigts de la main travail et métier sont liés. C'est à la fois l'objet et le savoir faire. Beau travail ! entend-on devant le chef d'œuvre, et dans ses contours, son merveilleux agencement, je vois et je ressens la somme d'efforts et de minutie, les trésors d'amour du beau geste, de la finesse et de la précision accumulées dans une preuve supplémentaire d'humanité.

Au village, ce mot désignait les poutres permettant d'immobiliser les animaux de trait pendant le ferrage. Dans le travail, le bœuf entrait tranquillement et se laissait soulever légèrement pour qu'on lui façonne les sabots, qu'on les habille de fers pour lui rendre les pieds résistants aux pierres pendant son travail de compagnon aidant à rendre la terre fertile.

A l'usine, même, chaque ouvrier tire fierté de son savoir faire, de la conscience qu'il a de participer à l'édification d'un objet de valeur... il connaît le caractère indispensable de son poste dans la succession des processus qui aboutissent à un produit fini. Il s'attache à "son" usine et souffre quand il en est exclu, pas seulement parce qu'il perd son gagne pain, mais parce qu'on lui retire le sens de ses efforts.

J'en viens à l'inhumaine condition du travail peu à peu fragmenté, mis en miettes, accompagné des brimades de la petite cheftise fascisante, qui perd son sens et son âme à force d'obéir à la seule logique de la rentabilité et du profit. Ce travail là est aliénant, mais l'aliénation n'est  pas liée à la nature profonde du travail. Elle découle des chaînes de pouvoir et donc de propriété qui préside à l'organisation des usines.

Le travail pourrait reconquérir son sens et sa noblesse partout où il les a perdu, à condition de rendre à César ce qui est à César, c'est à dire à celui qui travaille la propriété du bien qu'il produit et le pouvoir d'en organiser les étapes de fabrication... utopie ?

U comme Utopie

Ce monde est beau. Pour peu qu'on ouvre les yeux, on peut constater qu'il regorge de richesses et de merveilles pour les sens, de paysages splendides et variés, de phénomènes et d'êtres animaux, végétaux et humains aussi extraordinaires qu'infiniment divers. Mais il serait stupide de croire naïvement que cette beauté gouverne le monde : l'imperfection, l'injustice, la prédation, l'horreur... autant de fléaux parmi d'autres viennent ternir le paysage.

Ici ma responsabilité survient :  que puis-je pour faire disparaître les fléaux, ou tout au moins les faire reculer? Cette question, chaque Homme se la pose en devenant conscient.

Ma réponse porte le nom d'utopie. Tout compte fait, c'est à dire après avoir le plus honnêtement possible observé, décrit, analysé, cherché causes et conséquences de chaque phénomène qu'il m'est donné de voir, je peux choisir la meilleure voie pour préserver la beauté du monde, pour faire reculer ses défauts, pour tenter d'en éradiquer les vices en commençant par les plus criants.

Pas de détails ici, juste une grande ligne indispensable à ma vie (peut-être ne suis-je pas seul à dépendre de cela?) : je me suis toujours attaché à concevoir et surtout à mettre en œuvre, les moyens de changer le monde pour qu'il devienne plus fraternel. Ne pas lâcher sur cette nécessité, rester à la fois clair, ferme, optimiste et ouvert : je n'ai jamais abandonné l'utopie et je continue de croire lucidement qu'elle est en marche grâce à ceux qui en édifient chaque jour un petit morceau, chacun à son niveau, chacun avec ses moyens, chacun selon ses talents. Et tel le petit animal qui inspire ce détournement orthographique, je creuse ma galerie, utaupie  dans l'amoncellement d'ordures déversées par la société de con-sommations, refusant ses sommations et résistant comme je peux à sa connerie... Que vive l'utopie ! 

Pour finir tout en nuance, je dirai aussi que le cynisme, l'humour noir, la dérision et la critique corrosive font partie de l'édifice et contribuent à mes yeux à nettoyer l'utopie de ses oripeaux inutiles, de ses garnitures trop fragiles : ce qui résiste à ces salutaires sources d'éclats de rire est la véritable utopie.

V comme Voix

Dans un espace tendu, la voix navigue et plonge enroule ses volutes et ses rondeurs parfumées. De sa naissance, le mystère demeure: au creux du désir de dire, la voix prend corps, de cri en murmure, de gazouillis en cascades, elle s'envole peu à peu, musique douce, pour devenir édifice et lien.

Je la recueille sur une lèvre chaude, je l'accueille du regard, autant que de l'oreille, je la bois, je la goûte, je m'en nourris, m'en désaltère. Je la distille et la concocte, j'en glisse un filet dans l'azur.

Pour en produire un brin, j'en prépare le souffle et je lisse de l'air l'ample caresse verte donnant la résonance au son du corps.

Colonne épanouie, la voix prend son envol entraîne les bras, le dos, emplit tout, puis se fait plume, duvet ou cil, minuscule et précieux lien, dernier clin d'œil.

Bouche fermée, tête bourdonnante, membranes tendues la voix du tambour lancine et repousse les vernis civilisés.

Vertiges étranges ou menus cliquetis, la voix chatouille mon cortex et s'insinue dans les replis d'un égoïsme d'avance par son charme vaincu.

La voix ne peut que toucher là où ça chante.